Le cœur est à gauche ; le caviar aussi.

 

Les femmes sont décidément d'étranges êtres. Alors que nous les hommes, savons parfaitement nous satisfaire pour toute preuve d'amour du regard éperdu qu'elles portent sur nous, il nous faut les rassurer à intervalles réguliers quant à la réciprocité du sentiment amoureux. De cela j'en déduis que la femme est, soit distraite, soit myope, car l'hypothèse parfois entendue et selon laquelle rien d'autre qu'un grand vide flou n'apparaîtrait dans le regard que nous posons sur elles est bien trop aberrante pour mériter qu'on s'y arrête un seul instant.
La Saint-Valentin offrait une occasion idéale de manifester à ma tendre épouse, et de façon concrète, la solidité de mes sentiments et la rassurer au moins une pleine journée de la permanence de ceux-ci. C'est donc à la recherche d'une de ces babioles ou fanfreluches dont la femme est si friande, et que je supposais propre à compenser le déficit amoureux constaté dans le désert aride de mes petits yeux vagues que je me transportai en ville, direction les artères marchandes où abonde le commerçant du futile.

Il faisait ce jour là un temps superbe, est-ce à cela qu'était due une prolifération inhabituelle de mendiants tout le long de la principale rue commerçante ?
On peut le supposer, car bien qu'évidemment sot puisque pauvre, le guenilleux par une sorte d'instinct, sait bien que la pluie qui fait presser le passant, tête rentrée dans les épaules, encore plus indifférent qu'à l'accoutumée n'offre pas les conditions propres à une rentabilité optimale de sa petite industrie.
Dans un louable souci esthétique à porter à leur crédit, ils s'étaient répartis de façon harmonieuse d'un bout de la rue à l'autre ; un fast-food, un mendiant, une banque, un mendiant, une croissanterie, un mendiant, un marchand de téléphone portable, un mendiant et ainsi de suite.
Triste spectacle, auquel on arrive assez bien à s'habituer cependant. C'est vraiment merveilleux cette aisance avec laquelle on s'accommode du malheur d'autrui. Le stoïcisme avec lequel on endure les souffrances de son prochain a quelque chose de remarquable, et qui témoigne s'il en était besoin, de l'extraordinaire adaptabilité dont nous savons faire preuve en toutes circonstances. En ce qui me concerne j'ai même développé des anticorps, je me vaccine avec de généreuses injections de substances que l'on trouve en abondance dans la glande égoïste ; " célavie ", " jypeurien ",et " cépamafote ", de puissants antigènes qui me permettent de supporter la misère des autres avec un minimum d'inconfort.
Mais il faut bien reconnaître que d'un simple point de vue pratique il y aurait à redire, il est difficile en ces circonstances de faire du lèche-vitrines, car s'approcher un peu trop près d'un magasin devant lequel ils se tiennent pourrait susciter en eux des espoirs infondés, indifférent certes mais cruel tout de même pas, humanité ne doit pas rester un vain mot.

C'est donc le nez en l'air et le regard vissé droit devant moi que je continuai mon chemin. Jusqu'à ce qu'au coin d'une rue je tombe sur un type qui faisait la manche aidé en cela d'un accordéon. Au lieu d'utiliser un chien comme beaucoup d'autres pour attendrir le chaland, celui-ci utilisait un accordéon, judicieux me suis-je dis, c'est moins affectueux comme compagnon mais au moins on n'a pas besoin de le nourrir, c'est à prendre en compte lorsque l'on a des revenus un peu faibles.
Seulement voilà , moi l'accordéon et ses flonflons cafardeux, ça me détruit. L'influence des mauvaises lectures ou des films en noir et blanc sans doute, mais je ne peux l'entendre sans imaginer des abominables histoires de vies brisées, de légionnaires évanescents sur le petit matin, de pauvre gens englués dans une fatalité poisseuse, de types au bout du rouleau cernés par la maréchaussée, de pauvres filles abandonnées et des tas d'autres trucs à faire sangloter un vautour chantés par des dames en noir à la voix suintant le malheur par toutes leurs cordes vocales.

Tout cela s'est rué en plein milieu de mes barrières immunitaires, les enfonçant avec autant de facilité que l'aurait fait d'une barricade en cageots de légumes, un tank post-printanier pékinois. Ou praguois pour ne vexer personne.
L'espace d'un instant je fus saisi d'une envie quasi irrépressible de m'asseoir par terre, de tout arrêter et surtout de ne plus penser à quoi que ce soit. En proie à la plus grande confusion mentale je me mis à tout mélanger, des Caprio à $20 millions le cabotinage de garçon de plage, des pétasses anorexiques, portemanteaux médiatisés jusqu'à la nausée, des bateleurs surpayés, des histrions au melon hypertrophié, des magouilleurs vendant au prix fort des rapports inutiles pompés sur les rédactions de mon petit neveu de 7 ans et des pauvres types au regard sans vie, retirés au fond d'eux mêmes, tendant la main dans l'obscène et tranquille indifférence du monde qui passe devant eux.

J'ai pensé à ce que l'on avait espéré et ce que l'on était devenu. Il est vrai que la croyance selon laquelle un riff de guitare ou une chanson de Bob Dylan pouvait changer le monde, s'est à l'usage révélée plus appropriée à la fabrication du fromage de chèvre qu'à vous doter d'une grille de lecture - comme on dit de nos jours - propre à déchiffrer au mieux notre stimulant présent.

Je lui ai donné dix balles en évitant son regard à l'accordéoneux. Je ne m'en suis pas trop mal tiré, ça ne fait pas cher l'état d'âme. Et puis je suis rentré chez moi. Pour déjeuner il y avait des médaillons d'agneau sur lit de petits légumes nouveaux tout en vibrations de symphonie gustative, j'en ai repris deux fois. C'était bon.

On se sent beaucoup mieux, le ventre plein. Finalement il n'y a pas que les creux à l'estomac qui disparaissent en bouffant, les bosses à l'âme aussi.

 



MachiN