Le chant du manager le soir au fond de la jungle.

Mai 68, j'ai beaucoup aimé. C'était rigolo. Rigolo ? Mais qu'est-ce qu'il nous dit lui ? Alors que des mètres cubes de bouquins savants ont été écrits sur le sujet, voilà ce qu'il nous assène aujourd'hui. A ce niveau là ce n'est même plus de la politologie de comptoir. Je sais j'ai un peu honte, mais quand j'y repense c'est la première chose qui me vient à l'esprit, que de l'anecdotique.
Disons que c'était aussi rigolo. Car celui qui n'a jamais vu de boutiquiers apeurés stocker de l'essence dans leur cave et du sucre dans leurs placards en prévision de l'arrivée imminente des hordes rouges, ou des quidams avec la conscience politique d'un bigorneau, persuadés jusque là que Karl n'était rien d'autre qu'un des frères de Groucho Marx, muter féroces tupamaros du jour au lendemain sous la pression des circonstances a certainement quelques lacunes dans sa conception du comique. Mais à cette futilité j'ai quelque vague excuse, jeune et insouciant, le souffle de l'histoire a dû m'effleurer d'un peu trop près. Tout le monde le sait, la bonne analyse ça demande un peu de distance.

En tout cas il y eut un avant et un après. Avant, c'était sûrement sommaire mais facile à comprendre, je savais où était l'adversaire, droit devant moi, assis à son bureau au milieu de l'estrade. Après c'était plus flou, il n'y avait plus d'adversaire mais un gars sympa qui me comprenait - il en avait de la chance, je lui aurais bien demandé comment il s'y prenait, moi je n'étais pas toujours certain d'y arriver - et qui officiait au milieu de la classe où avaient été mis en cercle les pupitres. Ça changeait effectivement tout.
Je ne le savais pas encore mais avec le recul, je dirai que c'est à partir de ce moment là, au moins sur mon échelle stratigraphique personnelle, que date l'ère du consensus mou, du mélange des genres et de la confusion généralisée. Le ver était dans le fruit.

Mai 81, j'ai beaucoup aimé aussi. C'était rigolo, hé oui, encore. Oh certes je ne lui faisais pas trop confiance au Tonton. Lui, le chemin qui l'avait amené là où il venait d'arriver, il pouvait bien passer à droite ou à gauche, du moment qu'il menait au but, on sentait bien que ce n'était pas cela qui lui tiraillait trop la morale politique. Mais je ne regrettais pas (trop) mon bulletin de vote. Contempler au soir du 10 mai, la mine défaite, catastrophée, des précédents locataires qui depuis le temps qu'ils occupaient le fond se croyaient propriétaires des murs est resté à jamais un grand souvenir. Lequel a parfois servi d'emplâtre gastrique pour m'aider à digérer toutes les couleuvres que l'on a pu avaler par la suite. Car les jolis mois de mai sont fugaces.
Et puis tous ces gentils socialistes pressés de donner des gages à des gens qui ne les aimeraient de toute façon jamais, pressés de prouver qu'ils pouvaient eux aussi se montrer économiquement responsables et accoucher, comme la première droite venue, de zélotes confits en génuflexions devant ce qu'on n'appelait pas encore avec des trémolos dans la voix le Marché.

Tous ces braves gens, se mirent en tête de réconcilier, comme ils le dirent alors, les Français avec l'entreprise. Louable tentative. C'est vrai qu'il était temps de faire comprendre à tous ces pauvres Français empêtrés dans des croyances d'autrefois, furieusement démodées pour ne pas dire ringardes, qu'entre autres superstitions, la lutte des classes était bonne à flanquer aux poubelles de l'histoire puisque désormais sans objet.

Ainsi l'employé d'autrefois devenait un citoyen d'entreprise et cette dernière un système de valeurs, porteur d'une culture. Un galimatias dialectique qui transformait un lieu où autrefois on venait bêtement y gagner sa vie, soupirant après l'heure de la sortie, en un endroit idyllique dans lequel des tas de chouettes copains, de collaborateurs, venaient se " réaliser " en se tapant mutuellement sur le ventre.
Le patronat y vit très rapidement et avec un certain talent il faut bien le dire, une merveilleuse opportunité de noyer ainsi revendications et luttes diverses dans un émollient, un gluant consensus permettant de faire accepter tout et surtout n'importe quoi. Nous n'étions plus des adversaires mais des partenaires responsables partageant les mêmes valeurs.

C'est toujours embêtant quand tous les imbéciles se trouvent du même côté d'une discussion. En l'occurrence les pauvres benêts socialistes qui crurent combler le fossé séparant les classes sociales en même temps qu'ils oeuvraient au meilleur des mondes possible venaient d'offrir à des gens qui n'auraient jamais osé le demander, ce dont ils rêvaient depuis toujours ; la collaboration zélée des travailleurs à leur propre exploitation.

Je crois bien que c'est de cette époque que date la transformation des directions du personnel en directions des ressources humaines. Des ressources humaines ! On devrait être plus attentif aux glissements sémantiques, les mots ne sont jamais innocents, l'humain devenait au sein d'une entreprise une ressource comme une autre dont on allait pouvoir user au mieux des intérêts de celle-ci.
Le ver s'installait encore plus confortablement dans le fruit des illusions.

La pensée livrée à elle-même vagabonde et suit de curieux cheminements. C'est à tout ce qui précède que je songeais, en écoutant d'une oreille pas aussi attentive qu'il aurait fallu, mon manager à moi qui s'étourdissait autant de son personnage que de son verbiage de leader impitoyable. Le consensus informe, le mélange des genres, la tambouille des idées ayant pris naissance il y a bien longtemps dans les bonnes intentions libertaires ou socialisantes, tout cela avait secrété un anesthésiant aussi puissant qu'insidieux, autorisant un perroquet libéral à m'asséner, persuadé de son bon droit, un tissu de sottises dont je vous épargne le détail, ces imbécillités sont ressassées jusqu'à la nausée dans les pages économiques de tous les quotidiens ou magazines.

Pour éviter de m'endormir j'observais l'homme, un échantillon assez classique de méritocratie à la Française, dirigeant interchangeable, un jour ici un autre là, mais assuré d'une perpétuelle impunité où qu'il aille.
Il avait réuni ses ouailles dans un méritoire souci de communication très vraisemblablement inspiré par le dernier best-seller à la mode dans les cercles directoriaux et chez les Mozart du management intitulé, " Leader charismatique en vingt leçons. C'est possible " publié aux éditions du Battant, chapitre " Comment faire croire aux esclaves que leur avis a une quelconque importance ".

Je l'écoutais pérorer, satisfait de lui-même, nous expliquer comment sous la pression conjointe du monde mondial, de la compétition féroce, de la concurrence acharnée, et autres concepts martiaux issus d'une guerre de tranchées économique dont les schrapnels s'obstinaient à tomber avec une régularité un peu lassante sur mes baskets, nous pouvions nous brosser pour d'éventuelles augmentations et comment il faudrait malgré tout garder le cap, les yeux rivés sur un futur porteur de mille félicités. Ajoutant pour faire bon poids que nous étions bien évidemment libres d'aller voir ailleurs si nous y étions, au cas fort peu probable mais toujours possible où tout cela ne nous conviendrait point.
Et puis emporté par un lyrisme aussi soudain qu'émouvant, il se mit à nous vanter les mérites du travail sous atmosphère stressante, et comment selon lui l'humain, cette chose hélas imparfaite, n'était productif, ne fournissait le meilleur de lui-même que convenablement stimulé par un environnement avec juste ce qu'il allait d'agressif pour qu'il ne se laisse pas aller à ses naturelles et coupables tendances au relâchement.

Dans cet amas de fariboles qu'il aurait été bien mieux inspiré de s'appliquer en pommade rectale plutôt que de m'emboucaner les oreilles avec, il y avait tout de même quelque chose de choquant qui a fini par me réveiller. C'était la certitude impavide de notre aliénation, de notre identification à l'entreprise, et de notre adhésion totale à ses buts. Mais que croyait-il donc, ce pignouf ? Que le travail salarié constituait l'aboutissement de chacun et la finalité d'une existence ? Totalement inconscient de l'indécence de ses propos, il ne lui serait même pas venu à l'esprit que ses théories je n'en avais strictement rien à faire, que si j'étais là, et d'autres avec moi sans doute ou peut-être, c'était pour gagner de quoi exister un peu par ailleurs et surtout loin d'ici, que sa culture, ses valeurs et son entreprise s'ils étaient des mots vides de sens, formaient par contre les mâchoires d'un gigantesque piège à cons qui vous broyait avant de vous jeter.
En contemplant son air suffisant, j'en vins à regretter fugitivement les époques certes un peu rudes mais non dénuées de bon sens où l'on promenait parfois de telles têtes arrogantes au bout d'une pique pour les aérer un peu.

Considérant que j'avais fait le plein d'âneries pour un bon moment, je décidai de me débrancher. Je me mis à penser à autre chose, à n'importe quoi, à rien de préférence mais plus du tout à ces inepties. C'est alors que prenant mon air ahuri ou au mieux absent pour la marque d'un intérêt profond et subjugué pour son discours, il me demanda ce que je pensais de tout ça.
Il est gentil le monsieur. Un poisson est-il censé avoir un avis sur son bocal, un oiseau sur sa cage, un hamster sur sa roue ?
Je lui répondis "Rien".
Mais je crois que " Merci Bwana " aurait été plus approprié.


MachiN