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Terminus,
tout le monde descend.
Le problème
avec l'histoire, l'historique, la vraie. Celle qui finit en bonne
place dans les livres du même nom, c'est que l'on ne sait
pas toujours la reconnaître pour telle au moment où
elle passe devant nos yeux plus ou moins attentifs. Moi par exemple,
le jour où j'ai vu dans ma télé, s'agiter
un tas d'énergumènes au pied d'un mur, perdu quelque
part dans les confins berlinois, j'étais en train de
me confectionner un délicieux sandwich au Viandox.
Occupé
à mastiquer d'une molaire véloce mon casse-croûte,
je regardais passablement incrédule, une meute de furieux
démantibuler à la barre à mine ce majestueux
ouvrage, symbole d'une audace architecturale comme il en existait
bien peu alors. Et plus du tout depuis, hélas. La seule
pensée que tout ce tintouin m'inspira sur l'instant, c'est
que la pénurie de Castorama poussait les gens à
des excès regrettables. Il devait tout de même exister,
y compris là-bas, des moyens moins radicaux de se procurer
des parpaings.
Je ne savais pas que l'histoire était en train de se faire
sous mes yeux négligents et que l'effondrement de ce bel
agrégat de moellons allait par la suite en causer un autre,
bien plus conséquent, celui de l'empire soviétique.
Ce jour là,
il est regrettable que la télévision n'ait pas
jugé bon d'utiliser une signalétique indiquant
la dimension historique de ce qui se passait là-bas. Ou
pourquoi pas, d'interrompre de temps à autre les reportages
par des spots publicitaires clamant bien fort ; ce moment d'histoire
garanti véritable vous est offert par Truc Ingénierie
ou Muche Travaux Publics, leader incontestablement mondial dans
le secteur des BTP.
En plus d'une incontestable pertinence, cela aurait été
la moindre des choses lorsque les événements poussent
la goujaterie jusqu'à prendre une dimension aussi considérable
juste à l'heure des repas.
Une heure à laquelle on ne s'attend pas à entendre
parler de l'effondrement programmé de l'URSS, mais de
faits qui touchent réellement les gens. Comme les résultats
de football, le temps qu'il a fait ou qu'il fera, la vie trépidante
des happy few du showbiz, ou parfois la brève évocation
d'une quelconque catastrophe télégénique,
cyclone, raz-de-marée, volcan se désintégrant
en une superbe pyrotechnie. L'une ou l'autre calamité
ayant frappé un pays au nom imprononçable, empli
d'indigènes surnuméraires mais pittoresques, et
habitués au tragique.
Pour en revenir
à la chute du mur de Berlin et ses conséquences,
heureusement que cela n'avait pas échappé à
tout le monde, il y avait tout de même devant leur poste,
ce jour là des gens sérieux qui faisaient autre
chose que mâchouiller du pain détrempé, et
à qui n'avait pas échappé la dimension historique
de ces événements.
Il s'est donc trouvé, nombre de commentateurs inspirés
pour expliquer à chaud, parce que le recul est générateur
de doutes paralysants, que cela symbolisait l'avènement
d'une ère nouvelle emplie de paix et de prospérité.
Que la meilleure des idéologies avait naturellement triomphé,
renvoyant à un néant dont on ne voyait pas bien
comment elle avait pu en surgir une aberration ayant engendré
des décennies d'errements incompréhensibles.
Enfin le miel, l'encens, la myrrhe et le benjoin allaient ruisseler
à flots sur une planète délivrée,
et la démocratie naturellement secrétée
par l'économie de marché allait inonder de ses
bienfaits le moujik avide de MacDo et de consommation porteuse
de joie de vivre. Toutes choses dont il avait été
si longtemps et si injustement privé.
Une dizaine d'années après ces moments bénis,
nous constatons tous les jours le bien-fondé de cette
fulgurante analyse.
Sur le moment
tout ça m'avait profondément perturbé. L'histoire
en personne, avec son cortège de bruit, de fureur et de
démolition était passée au beau milieu de
mon salon et je n'avais rien vu. J'étais grotesque. Je
sentais bien que la concierge ricanait sur mon passage, et que
les commerçants du quartier s'esclaffaient dans mon dos.
J'avais donc juré qu'à l'avenir on ne m'aurait
plus. J'allais guetter devant ma télé, avec la
dernière des vigilances, les moindres signes avant-coureurs,
les plus infimes frémissements susceptibles d'annoncer
une autre manifestation à l'historicité avérée.
L'heure étant à l'implosion communiste, je ne perdais
pas de l'il ce qui se passait en Chine.
Ils avaient là-bas aussi un mur, une Grande Muraille même,
et vu l'ampleur du monument ils ne seraient pas trop d'un milliard
pour en venir à bout, surtout à la barre à
mine. C'était plus qu'une coïncidence, un signe.
De ceux qui ne trompent pas.
Toutes les conditions étaient réunies pour que
survienne à nouveau un événement de portée
incalculable
En attendant ceci qui ne manquerait pas d'arriver, je ne décramponnais
plus de devant mon poste de radio bloqué sur France-Info.
Et plus tard avec l'arrivée des réseaux de télé
câblée diffusant de l'information en boucle, de
devant mon téléviseur. Ne passant sur les chaînes
généralistes qu'à vingt heures, pour le
journal.
De l'histoire
je ne sais pas, mais des abominations j'en ai vues. Des combat,
des gens déplacés, ballottés d'un camp à
l'autre, purifiés ethniquement, pas ethniquement, mourant
de faim, de soif, de froid ou de maladies folkloriques dont on
ne succombe plus depuis longtemps dans nos joyeuses contrées.
La mode étant à la guerre propre, fini les méthodes
de goujats, nous avons eu droit au fin du fin ; la frappe chirurgicale,
avec et sans dégâts collatéraux. Les collatéraux
c'est à cause du scalpel à fragmentation ou à
effet de souffle. Il pèse dans les cinq cent kilos et
on s'en sert de très haut, alors forcément des
fois il dérape un peu, mais on s'excuse toujours après.
On sait vivre.
Les autres savent mourir. Chacun à sa place.
Mais vous
savez ce que c'est, l'abondance, surtout de malheur et surtout
chez les autres, ça fini par lasser. Tous ces êtres
qui s'agitent derrière la vitre épaisse de l'écran
finissent par perdre toute réalité. Ils deviennent
de moins en moins humains, de plus en plus images qui bougent,
sans qu'on arrive à dégager la moindre logique
de toute cette agitation. Le spectacle du monde se transforme
en patchwork visuel fait de morceaux de météo,
de bouts de sourire chaque jour repeint à neuf de Claudia
Schifer, de fragments de beuglements de chanteuse à voix,
de portions de petites phrases politiques, de bribes de tout,
et de parcelles de rien.
Si seulement c'était en 16/9 son Dolby Digital. Même
pas !
Je vous jure que pour s'intéresser à la marche
du monde il faut vraiment y mettre du sien. Je n'en restais pas
moins fidèle au poste. Résolu à ne rien
rater afin de pouvoir dire fièrement " J'y étais
", au moment où enfin daignera se manifester l'histoire.
Jusqu'au jour où j'appris par hasard et sans doute après
tout le monde, une fois de plus, qu'un certain Monsieur Fukuyama,
vraisemblablement mandaté par les Maîtres du monde
en exercice avait décrété venue la fin de
l'histoire. Terminus !
Ça ne pouvait être que vrai, il avait l'aval du
Département d'Etat Américain, des gens peu connus
dans l'ensemble pour leur sens de la farce.
J'avais été floué. Cela voulait dire que
le temps passé à contempler le sourire plastifié
de Claire Chazal, l'ondulation anémique de la mèche
aux trois cheveux collés ensemble, artistiquement rabattue
sur le front de PPDA, l'avait été pour rien.
Toutes ces " Roue de la fortune ", ces " Beverly
Hills " et " Santa Barbara " ratés, l'avaient
été en pure perte. Toutes ces heures à guetter
l'histoire dans le spectacle, répétitif, fastidieux
à la longue, de tout ce malheur, avaient été
gâchées. Tous ces gens étaient morts encore
plus en vain qu'à l'habitude, puisqu'ils n'avaient même
plus la consolation posthume d'entrer les pieds en avant dans
une histoire désormais terminée.
Décidément
ce sont toujours les petits, les obscurs, les sans-grade qui
font les frais de l'histoire. Enfin, il y a tout de même
une justice ils continueront à faire les frais, mais cette
fois-ci de l'actualité. Et ça, vraiment ça
change tout.
MachiN
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