Chronique à brac.

Lorsque l'été arrive sur la ville et que dans la chaleur lourde des après-midi au macadam ondoyant sous le soleil se répandent les subtiles fragrances d'octane 98 qui pollue plus propre, que par une agréable arithmétique compensatoire les jours s'allongent et se raccourcissent les jupes, que sous les fins tissus à l'incertaine opacité qui couvrent à regret les nymphettes aux longues jambes nerveusement galbées, s'ébattent librement les signes lourds et tangibles d'une émouvante féminité, un appel puissant surgi du fond des âges se fait entendre aux oreilles jusque là anesthésiées du Gilbert Machin qui peuple les métropoles dites tentaculaires.

Cet appel irrésistible c'est celui des vacances. Bienheureuse parenthèse qui lui permettra un instant hélas éphémère, de reléguer dans les poubelles insondables de son oubli, les collègues pénibles, les performants fatigants, les managers arrogants, un travail fait de challenges quotidiens dont il se bat résolument les flancs et d'objectifs stratégiques à propos desquels il se sent aussi concerné que pourrait l'être un bombyx du mûrier par la mécanique quantique.

Les vacances, un entracte bienvenu qui lui permettra de remplacer les conversations ineptes de machine à café, faites d'infinies variations sur les conditions météorologiques passées présentes et à venir, par le silence méditatif emplissant sa tente à auvent plantée au beau milieu du camping " Les flots bleus " à Trémazout-le-Goëland.

C'est là sur la plage, oublieux des mesquines contingences qui font l'existence insipide, les pieds campés dans les résidus obligeamment semés par la pétrochimie navigant par grands fonds, qu'il offrira son corps avide de sensations vraies à la caresse revigorante des embruns diésélisés.
Et plus tard, alors que dans l'air de la nuit, flotteront au dessus des villages de toile les odeurs suaves du pastaga et des merguez carbonisées, à l'heure de tous les possibles, il ira au Macumba 2000 pour chercher dans le vacarme primal des musiques binaires, ivre de Malibu et de testostérone, un échantillon pas trop repoussant du sexe opposé avec qui satisfaire ses pulsions de grand mâle.

Ah les vacances ! Merveilleuse époque de méditation, d'élévation spirituelle et de retour sur soi pour tous les Machin du monde.

Avant que d'aller les retrouver dans un repos plus ou moins bien gagné, en abandonnant à un bienfaisant silence ces chroniques, je soumets à votre sagacité inquiète et vibrante, un problème à l'ampleur métaphysique comme on n'en voit plus guère que dans les livres de plus de mille pages, écrits tout petit, emplis de mots que l'on comprend mal.
Un problème qui m'obsède depuis de nombreuses années, me taraude et me réveille la nuit me laissant tout tremblant en travers de mon lit, épuisé et couvert de sueur.
Ce problème, grave entre tous, le voici ; qu'est donc devenu le gringo de Jacques Vabre ?

Mais oui, souvenez-vous ! Le gringo de Jacques Vabre ! Ce type qui autrefois écumait les cordillères, à la recherche des meilleurs cafés, le chevalier blanc du petit noir. Un gars aux allures viriles de baroudeur de l'extrême, à la tronche de raider des antipodes, le visage en sueur sous son grand chapeau de cuir, hâve, buriné par le soleil des pampas. Un type qui surgissait en catastrophe au volant d'une Land-Rover déglinguée, grise de la poussière des pistes défoncées, au beau milieu d'une cour d'hacienda, debout sur les freins de son tas de tôles brinquebalantes, dérapant de tous ses pneus, au grand désespoir de sud-américains patibulaires, mal rasés, au regard fuyant, à l'air fourbe et obséquieux.

Alors sans prendre le temps de se désaltérer, il plongeait ses mains sales et calleuses dans un sac de café en s'écriant " Non Pedro (ou Ramon, ou Julio, ou Esteban) ce café là n'est pas assez bon pour Jacques Vabre ", s'en suivait un air défait de Pedro (ou Ramon, ou Julio, ou Esteban) qui se rendait compte qu'il n'allait pas pouvoir refiler à ce gringo bien trop malin pour lui, son café charançonné, tout juste bon pour la consommation locale, mais certainement pas pour le palais raffiné de l'esthète occidental.
Ne plus savoir où il se trouve l'emmerdeur des hauts plateaux, m'angoisse à un point difficilement envisageable, parce que tant que je le savais errant à un hémisphère de ma cuisine, en train de traumatiser le péon , ça allait , mais imaginer qu'il puisse surgir au beau milieu de mon salon pour me faire des reproches alors que je m'envoie un petit expresso italien ça m'empêche de dormir.

Et puisque je suis en plein dans le fondamental, je vais en profiter pour régler des comptes avec le reste de l'univers. Je vais lâchement profiter de cette occasion de causer en public pour lancer une fatwa sur l'ordure, le malfaisant à qui on doit la fermeture des rouleaux de papier hygiénique.
Faut-il détester son prochain et dans quel cerveau malade, a bien pu germer l'idée aberrante de coller l'extrémité du papier ? Allez donc entamer un rouleau neuf sans vous retrouver avec trois mètres de serpentin inutilisable qu'il aura fallu arracher par tronçons de dix centimètres.

C'est sans doute le même aigri à qui on doit les emballages de CD et le chewing-gum qui perd son goût tout de suite, sans oublier les languettes de fermeture des boîtes de conserves, qui vous mutilent l'index avant de céder d'un seul coup en projetant de la sauce tomate et de l'huile sur votre chemise blanche, des petits pois, du maïs ou des lentilles sur les murs de votre cuisine, en rendant le nettoyage au karcher indispensable.
Puisse-t-il expier ses abominables forfaits dans un enfer où il aura à entamer des rouleaux de papier toilette, ouvrir des CD et des boîtes de conserve en mastiquant du chewing-gum insipide jusqu'à la fin des temps.

Ces comptes dûment réglés, je m'en vais donc en sifflotant, avec la tranquillité d'esprit guillerette de celui qui a désigné le néfaste générateur de contrariétés diverses à la vindicte publique. Mais avant de mettre le point final à cette chronique particulièrement à brac et sans trop s'attarder dans le bagout sirupeux tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, estampillé pur nuit des Césars, j'aimerai cependant remercier ZipiZ pour avoir accueilli dans ses murs ces chroniques diversement inspirées et rarement en phase avec ses préoccupations, merci au lecteur recensé qui a pris pour les lire sur un temps qui aurait pu être employé à autre chose de plus utile et enfin merci aussi à ceux qui par l'intermédiaire de ZipiZ m'ont envoyé un petit mot, je n'ai pas toujours répondu, mais j'ai toujours été touché.
Même par celui qui m'a qualifié de peau de couilles. D'ailleurs j'ai vérifié, c'est vrai, j'en ai de la peau en question. Mais pas partout cependant.