Haro sur le baudet

Dans les dîners en ville, entre émincé de pédonculé sur compotade d'oignons nouveaux  et sorbet de rutabaga servi avec son coulis de caramel aux trois vinaigres. Autour de la machine à café, dans les entreprises performantes où se réalise le winner shooté au challenge. Et dans  les fast food où Kevin Ribelz, en compagnie de Jordy Warlordz et autres activistes de même acabit travaille à l'effondrement de l'ordre bourgeois, tout en mastiquant une éponge transgénique à la vache folle, la casquette chicago bulls enfoncée jusqu'aux oreilles, pendant que les basses fréquences émises par la techno passant en boucle sur un baladeur poussé à fond de volume finissent de lui naufrager en même temps que le  tympan les quelques neurones ayant péniblement survécus aux heures passées devant sa console à jouer à Nuke 'em all fucking bastards. Dans tous ces endroits, sans oublier le médiatique où la rigueur et la technicité du propos journalistique vont de pair avec l'élasticité déontologique, il est de bon ton et du dernier chic branchouillé de colporter des atrocités définitives sur Microsoft.

Rassurons tout de suite un lectorat potentiel aussi hagard que fourvoyé en ce lieu, il n'entre pas dans nos intention de faire l'apologie de l'hydre monopolistique de Redmond  pas plus que d'assurer une défense dont elle n'a nul besoin. Non, mais parce que l'unanimité quand elle encense ou elle critique a quelque chose de trop beau et de trop simple, voire même de simpliste, pour être vrai, il ne s'agit que de faire usage de ce que l'on peut considérer comme la plus noble conquête de l'homme sur la moule de bouchot et de ce qui le démarque indubitablement du règne végétal, c'est à dire le sens critique. Un sens qui, il faut bien le reconnaître s'est quelque peu anesthésié dans l'émollient consensus informe qui tient lieu de pensée à une fin de siècle agonisant dans les convulsions de la sottise au milieu de  l'indifférence générale.

Nous ne parlerons pas ici de l'utilisation ludique et familiale qui fait d'un PC une console de jeu mâtinée de magnétoscope numérique et de chaîne stéréo. C'est un usage pour lequel, quoiqu'en dise Raymond Leboulet chef vendeur de supermarché, fraîchement muté, si l'on peut dire, du rayon surgelés au rayon multimédia, il n'est pas conçu, ou au moins son système d'exploitation, le fameux Fenêtres 9x qui fait couler tant de bile.

Parlons de ce pourquoi il fût à l'origine conçu, un instrument individuel de productivité au service d'une profession ou d'un métier, et surtout de ce qu'il veut être, disons le sans naïveté, un instrument au service d'employeurs qu'animent peu de sentiments philanthropiques pour ne pas dire aucun. Et dans ce rôle  il faut admettre que Windows 9x est un système d'une stabilité satisfaisante pour peu que l'on évite de le gaver de petits mickeys exogènes mais rigolos, ramenés d'Internet ou d'ailleurs. Des bestioles qui n'auront de cesse, poussées en cela par un atavisme bien compréhensible, de se battre sauvagement entre elles pour la possession de la souris, provoquant au passage de nombreux dégâts collatéraux que l'on attribue par facilité au système alors qu'ils ne sont dus bien souvent qu'à la libido exacerbée des dits rongeurs. Bien sûr, le reproche selon lequel il est anormal qu'une application errante sinistre l'ensemble de la machine, lui refusant de facto le qualificatif de système d'exploitation sérieux est parfaitement fondé.

Il ne faut cependant pas oublier que Windows jusqu'à ses plus récentes moutures n'en finit pas d'expier deux péchés originels, l'architecture segmentée ubuesque des processeurs natifs et la sacro-sainte compatibilité ascendante qui permet à des applications antédiluviennes, qu'elles soient écrites pour le mode 16 bits ou pire encore pour DOS, de tourner en préservant nombre d'acquits. Cette compatibilité que beaucoup tiennent pour naturelle ne peut se faire que par un mélange de code et de modes de fonctionnement tenant d'exercices  funambulesques concourrant assez peu à la stabilité générale. En poussant un peu le paradoxe on peut même légitimement s'étonner que cela fonctionne sans plus de problèmes. Tout bien considéré, ça tombe en marche plus fréquemment que ça ne le devrait.

Autre élément important , sans doute le plus important, pour expliquer la suprématie  dont jouit aujourd'hui Windows, mais aussi la faiblesse dont il pâtit, c'est l'ouverture du système. Une ouverture qui fait que l'on peut se procurer en abondance périphériques et cartes d'extensions peu onéreux mais aux drivers parfois bâclés quand ils ne sont pas tout simplement mortels pour l'ensemble, cela s'est déjà vu.  Une ouverture encore, qui fait que l'on peut trouver facilement nombre de programmes quel que soit l'usage que l'on envisage. Qui peut affirmer que ces programmes sont parfaitement écrits selon les règles en vigueur et feront ménage harmonieux avec le reste ? personne bien sûr.
 
Evidemment le technicien amoureux des belles choses peut légitimement
regretter que tout cela n'ait pas été bâti à l'origine sur des processeurs Motorola , il s'en est fallu peut-être d'une année, mais ce sont là des spéculations à peu de chose près aussi utiles que de s'interroger sur la façon dont il conviendrait d'appeler ma tante si elle en avait. Windows est là et n'en déplaise, avec raison souvent à beaucoup, bien là.

De tous les reproches faits à Microsoft, il est amusant de voir qu'il en est un qui se fond dans la masse, parmi d'autres,  anecdotiques ou plus simplement folkloriques, alors qu'il s'agit du plus sérieux, du plus fondé selon nous ; c'est celui de la fuite en avant vertigineuse à laquelle il se livre. Une fuite qui se traduit par la multiplication des versions de produits censés bouleverser votre existence - un but généralement atteint mais pas vraiment au sens où l'entend Microsoft - et aux formats de stockage le plus souvent incompatibles avec les versions précédentes. Des produits dont le renouvellement forcé, coûte des fortunes aux entreprises bien obligées de suivre bon gré mal gré.

Passons rapidement sur l'arrivée imminente si l'on s'en réfère au millésime, d'un système d'exploitation dit professionnel qui, alors que le précédent n'est même pas encore stabilisé, se permet de compter 80% de code nouveau parmi un nombre respectable de millions de lignes. Félicitons chaleureusement au passage, non sans leur avoir offert une cigarette et un verre de rhum que l'on espère ne pas être les derniers, tous les braves qui feront avec lui l'équivalent  d'un plongeon dans l'inconnu.

Peut-être parce qu'insister sur ce reproche revient à faire la critique d'un système sur lequel peu ont prise, et qui apparemment fonctionne à la satisfaction générale ; le système ultra libéral et son corollaire inévitable, la régulation sauvage et dynamique par le Marché, et lui seul. Un système représentant une bien intéressante synthèse entre la loi de la jungle et le cercle vicieux, qui pousse une entreprise au toujours plus de profit, pour satisfaire une déité vorace et omnipotente ; l'Actionnaire, servi par un clergé de larves boursicoteuses.  Un système auquel Microsoft est soumis au même titre que tous les autres et, compte tenu de sa place de premier dans le domaine, peut-être même plus que d'autres.

Amusons nous, douloureusement, au passage de la tartufferie de ceux qui applaudissent à tout rompre les concentrations, rachats et fusions qui ont court dans le pétrole où l'alimentaire, camouflant sous de grands discours creux à base de complémentarités de gammes, synergies et autres masses critiques la suppression pure et simple de la concurrence, mais s'offusquent des pratiques similaires de Microsoft appliquées à l'industrie informatique. Nous ne disons pas que c'est bien et c'est très certainement pernicieux à terme mais ça a du moins le relatif mérite d'être cohérent avec ce qui se passe partout où des montagnes de dollars sont en jeu, tout système à sa logique.
Rassurons nous de suite en imaginant que ce n'est pas la naïveté mais le dépit qui les fait parler de la sorte et qu'à la place de Microsoft ils en feraient autant, sinon plus, sans pour autant manifester plus de scrupules.

Il est peut-être temps d'envisager que l'heureuse époque youkaïdi-youkaïda où d'utopistes babas bricolaient de géniales machines dans des garages est définitivement révolue, et que les gentils jeunes gens en question se sont mués en froids et redoutables hommes d'affaires, quand ils n'ont pas été purement évincés au bénéfice de ceux-ci, car on ne plaisante jamais avec l'argent au pays de tous les possibles.

Gardons nous bien de tout apitoiement sur le sort d'une entreprise plus que florissante, arrogante et dominatrice, il doit exister des cas plus dignes de sollicitude de par le monde. Il faut cependant reconnaître que la tradition plusieurs fois millénaire du bouc émissaire est bien commode à tous ceux qui préfèrent la rassurante certitude des slogans aux réflexions génératrices de maux de tête et le bourrage de crâne aux explications un tant soi peu argumentées. Ajoutons à cela le chic rebelle qu'il peut y avoir à crier haro sur un baudet bien trop gras pour que l'on  en éprouve le moindre remord.

Quoi qu'il en soit tous ceux que Microsoft énerve, et ils sont légions, auront au moins eu la joie dans leur existence de contempler ce pauvre William Gates aux prises avec la justice fédérale de son pays, dans le sketch classique mais néanmoins hilarant de l'arroseur arrosé. Comme il avait l'air à la fois dépité et incrédule ce pauvre Bill  avec sa tronche molle d'endive blafarde poussée à la pâle lueur  des moniteurs, et son charisme de gras de jambon abandonné sur le rebord d'une assiette. Ne comprenant pas bien ce qu'on lui reprochait et n'y voyant que manigances et cabale de jaloux. Comment, lui ? un baby boomer n'ayant connu de l'Amérique que l'époque de son triomphe et de sa suprématie, n'ayant fait qu'appliquer, certes jusqu'à  l'extrême, le credo de la patrie de la libre entreprise, "enrichissez vous", voilà que des gens dont il consent tout juste à reconnaître une  quelconque légitimité  lui reprochent maintenant de trop posséder et de faire de l'ombre aux autres ?
Hé oui mon pauvre Bill, la caractéristique première de la loi de la  jungle et du plus fort c'est que le plus fort ne joue qu'avec des  règles qui l'arrangent, quitte à les remanier en permanence au gré des circonstances et de ses convenances. Et là tout de suite mon Billou,  le plus fort ça l'arrangerait bien que tu ramasses ta pelle et ton  seau et que tu ailles faire tes pâtés dans un bac à sable moins  encombrant.

Une histoire profondément morale si on y réfléchit un peu.

MachiN