Et voilà ! Les
vacances sont terminées et je m'en suis retourné à mon quotidien,
laissant à regret derrière moi les plages de sable blanc et les couchers
de soleil incandescents qui font de Trémazout-le-Goémon, un paradis sans
égal où la jet set aime à se réunir.
Pourtant, même si je parais toujours être ce battant approximatif, ce
ouineur incertain et ce performant apathique, toutes qualités m'ayant
permis d'atteindre une réussite professionnelle enviable - en tout cas à
nulle autre pareille, ça c'est certain - il ne s'agit là que d'une
apparence. Je suis en réalité un nouvel homme, un être transformé,
serein, apaisé.
Laissez-moi vous conter comment cela est arrivé. Et peut-être que le récit
de ce que l'on est bien obligé de nommer un parcours initiatique, doublé
d'une (parfois) douloureuse prise de conscience, vous sera aussi de
quelque utilité.
Tout a commencé par un
petit matin, alors qu'au sortir d'une boîte de nuit, je déambulai sur la
plage en proie à d'intenses réflexions d'une portée philosophique
certaine.
Parmi toutes les questions qui me taraudaient, deux revenaient de façon
lancinante. Pourquoi, convaincre les habituées du Macumba 2000, avec
lesquelles on nouait des relations d'une très grande richesse
intellectuelle, de la nécessité d'aller immédiatement parfaire cette
unique communion spirituelle par l'échange subséquent de fluides
corporels divers, était-il si difficile ?
Quels étaient les avantages et les inconvénients respectifs qu'il
pouvait y avoir à être jeune, beau - de ce type de beauté énervante,
pectoral avantageux et abdominal en carré de chocolat - riche, célèbre
et entouré de pulpeuses créatures, ou bien inconnu, vieillissant,
passablement désargenté et doté d'un physique passe-partout en voie
d'amollissement sinon de décrépitude.
Dans mon esprit
convenablement stimulé par le port d'un casque à boulons, consécutif à
l'ingestion inconsidérée de liquides diversement alcoolisés destinés
à compenser la rareté des échanges en fluides corporels d'origine féminine,
toutes ces questions et beaucoup d'autres s'entrechoquaient.
Des pourquoi à foison suivis de comment à profusion. Des quel est le
sens de la vie ? Des qui suis-je ? Et même, c'est dire, où donc ai-je
bien pu foutre les saletés de clés de cette foutue tente ?
On sentait poindre le désarroi existentiel de la variété la plus
pernicieuse, celui qui pousse l'homme, chétive créature désemparée,
perdue dans un univers impitoyablement ricanant, à crier à la face d'un
monde hostile son mal-être douloureux. On ne dira jamais assez à quel
point il convient de se méfier des mélanges et particulièrement de ceux
à base de Malibu-whisky-vodka servis dans une chope à bière d'un
demi-litre.
Perdu dans des pensées
tumultueuses, mes pas m'emmenèrent près de ces bouchots ou paissent les
grands troupeaux de moules qui assurent la fortune conjointe du médecin
spécialisé dans les diverses formes d'hépatites et du mytiliculteur.
Infatigable travailleur de la mer oeuvrant dans le bonheur simple et la
jovialité iodée des bords de mer peuplés d'hommes libres au verbe rare
et de femmes de marins en coiffe, guettant tout au bout de la jetée sur
laquelle se brisent les vagues frangées d'écume, le retour de leurs époux,
dans les tragiques lumières crépusculaires qui rendent les marines si émouvantes.
Je regardai de plus près une harde de ces paisibles ruminants bivalves
lamellibranches à poil dru, j'observai les grands mâles occupés à des
combats d'une rare violence pour la possession des femelles, au cours
desquels s'entrechoquaient bruyamment les coquilles pendant que
retentissaient leurs cris gutturaux, alors que d'attendrissants petits
gambadaient insouciants, sous le regard attentif de leurs mères qui
broutaient les prairies d'algues.
Il se dégageait de ce spectacle un tel bonheur, une paix à la fois si
simple et si poignante que j'en vins à me demander quel pouvait bien être
le secret qui faisait l'existence de la moule si pleine de tranquille allégresse.
Etait-ce la présence
du bouchot ? Il est vrai que passer son existence entière au pieu paraîtrait
à beaucoup plus que séduisant, mais était-ce bien suffisant pour
atteindre le bonheur dans lequel baignaient à l'évidence ces
sympathiques rongeurs.
Etait-ce le fait de tremper en permanence dans de l'eau salée ?
Certainement pas, sinon il suffirait d'être un filet de hareng pour connaître
l'extase, et puis l'eau de mer, entre autres inconvénients, est si
irritante pour les yeux que les moules durent renoncer aux leurs, en tout
cas c'est ce qu'il semble, car nul n'a jamais croisé le regard de ce
gentil marsupial.
Non, je le pressentais en une fulgurante symbiose avec ce troublant
mollusque, ce bonheur ne pouvait que résider dans un fait, un seul : la
moule, elle ne se pose aucune question.
Jamais aucune moule ne s'est interrogée sur le sens de la vie, c'est de
notoriété publique. Jamais une moule n'a tendu ses petits bras potelés
vers le ciel et ne s'est arraché les cheveux en maudissant son créateur
de l'avoir faite ce qu'elle est.
Voilà ce ne pouvait être
que ça ! Tout résidait dans l'absence de questions, car avez-vous déjà
remarqué comme la vie, ou du moins la perception que l'on en a, ce qui
sans doute revient au même, se complexifie en raison directe du nombre de
questions que l'on peut se poser à son sujet ?
Et je ne parle même pas des questions que l'on peut, sur ce point, poser
autour de soi, car les réponses, quand on peut en obtenir par je ne sais
quel calamiteux hasard, vous rendent les questions encore plus obscures.
Et pourtant, pourtant, tout fol et impétueux que j'étais en ma prime
enfance j'eus un avant-goût de la profonde inanité qu'il pouvait y avoir
à poser des questions en demandant à mes parents comment faisait-on les
enfants. La réponse était généralement dilatoire, prétextant de
l'heure avancée et de l'urgence qu'il y avait à gagner le lit, ou bien
faisait référence à d'obscures règles de savoir-vivre qui stipulaient
qu'on ne devait pas parler à table, ou la bouche pleine, ou couper la
paroles aux grandes personnes. Mais elle était le plus souvent tellement
évasive, à base de pollen et d'abeilles butineuses, de roses et de
choux, quand elle ne faisait pas intervenir les cigognes, que rebuté par
l'aspect excessivement jardinier à mon sens de l'entreprise, je me
rabattai alors sur des questions ayant des réponses aux implications plus
immédiatement pratiques comme , pourquoi faut-il obéir ?
Une interrogation que
je trouvais parfaitement légitime mais qui me valait en guise de réponse
les bons jours ; "parce que c'est comme ça", et d'autres moins
bons une baffe pour m'apprendre un minimum du respect dû aux adultes. A
l'époque on était encore convaincu de la nécessité d'étouffer les
jacqueries enfantines dans l'œuf et concomitamment pour ce faire, des
vertus thérapeutiques du cataplasme de doigts - plus communément appelé
torgnole - vigoureusement appliqué. Précisons pour les âmes sensibles
que cela se passait avant l'invention de Françoise Dolto.
De la somme d'expériences
hasardeuses suivies de résultats généralement désastreux qu'il est
convenu d'appeler l'apprentissage de la vie, tout être normalement
constitué devrait en retirer au moins une certitude : éviter chaque fois
que possible de poser une question dont on n'est pas absolument sûr
d'aimer la réponse.
L'idéal bien entendu étant de ne poser que des questions aux réponses
connues. Ce faisant disparaît toute possibilité de surprise généralement
désagréable.
Le nombre de contrariétés que l'on doit pouvoir s'éviter ainsi est sans
doute prodigieux , et il a fallu que j'arrive à un âge respectable -
mais pas avancé cependant - pour découvrir les clés du bonheur dans la
contemplation d'un parc à moules.
Ah je sens bien allez,
que des esthètes tatillons, des psychorigides désoeuvrés, objecteront
que tout cela manque singulièrement de grandeur et que la révélation du
sens de l'existence se fait généralement dans des lieux prévus pour et
dont l'architecture ou le paysage confine au grandiose, que le pilier de
cathédrale où le Hoggar font tout de même plus sérieux dans ce domaine
que des clayons emplis de mollusques, fussent-ils comestibles.
Mais qu'importe ! Chacun a le chemin de Damas qu'il peut, tant pis si
celui-ci passe par Trémazout-le-Goémon, seul compte le résultat.
Depuis ces remarquables
événements, en même temps que les mélanges à base de
Malibu-whisky-vodka, j'évite soigneusement toute interrogation sur le
sens la vie, le destin, l'existence d'un dieu quelconque, l'illogisme
apparent du comportement féminin ou les règles du jeu de base-ball.
Toutes questions dont, j'en suis absolument certain, nul dans cet univers
ne détient ne serait-ce qu'un embryon d'amorce de début de semblant de réponse.
Ce qui est au fond réconfortant.
J'ai découvert que l'on peut mener une vie quasi normale ou à peine légumière
en se limitant à des questions simples telles que : il est quelle heure ?
quand passe le prochain bus ? et surtout, quand est-ce qu'on mange ?
Finalement le bonheur
c'est une question de volonté, quand on veut on peut toujours, il suffit
de contenir le drame, le bruit, la fureur et les horribles dilemmes dans
les limites de leur habitat naturel : les pièces en costumes, scandées
en alexandrins douloureux. Et aussi ne jamais, au grand jamais se poser de
questions, bien que ce ne soit pas elles qui soient gênantes, non ce qui
pose problème c'est les réponses.