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Viennent de sortir en librairie, deux livres dont on peut craindre qu'ils passeront inaperçus des divers artisans, qui dans le confort feutré des cabinets éditoriaux où se concoctent les futurs prix littéraires leurs préféreront comme souvent, l'un ou l'autre écrit narrant longuement, avec force détails et non moins de complaisance assortie de vagissements nombrilistes, comment un polytraumatisé existentiel précoce a trouvé dans la relation minutieuse d'un mécanisme physiologique peu ragoûtant, la voie du choc cathartique destiné à replâtrer un ego méchamment cabossé par la dureté intrinsèque de l'existence.
Si la collectivité ne peut que se féliciter des économies réalisées grâce a d'innombrables séances de psychanalyse ainsi évitées, il faut cependant déplorer le peu de place que ce conformisme littéraire un peu frileux laisse à un genre dans lequel le plumitif indigène n'est pas réputé exceller : le récit de terreur, dans lequel pourtant, messieurs Minc et Messier viennent de faire leurs débuts avec un talent que rien dans leur apparence proprette n'aurait laissé supposer.

Qui aurait pu penser, que sous les airs de poupard satisfait - plus vraisemblablement de lui que des autres - de monsieur Messier et sous ceux débordants de bonhomie de monsieur Minc, un homme à qui l'on eut confié à défaut des siennes les économies de sa vieille tante sans l'ombre d'une hésitation, se cachaient des conteurs capables en quelques dizaines de pages, de vous hérisser le poil de frayeur en même temps que de vous donner à la moelle épinière une consistance grumeleuse de potage au tapioca.
Comment ces braves gens, ont-ils pu reléguer Stephen King et ses abominations, ses goules, ses fantômes et ses zombies putrescents au rang de raconteur de nursery sans faire intervenir le moindre monstre ?
C'est assez simple, par la façon dont ils envisagent l'avenir. Le leur évidemment enchanteur au détriment de celui du plus grand nombre, quelque peu saumâtre.
Un avenir entièrement placé sous les auspices de la nouvelle économie dispensatrice de bonheur dans un monde dépourvu de chichis démocratiques surannés. Un monde dans lequel l'actionnaire décidera, le marché arbitrera, une élite s'en mettra plein les poches et une masse d'ilotes soigneusement tenue à l'écart de toute décision regardera le monde tourner sans eux en se battant les flancs.
Je résume de façon un peu brutale - mais sans pour autant caricaturer le propos, il n'a nul besoin d'aide pour cela - car pour être franc et comme le disait Cavanna " je ne l'ai pas vu, je ne l'ai pas lu, mais j'en ai entendu causer ", ou plutôt ce que j'en ai lu ne m'a pas donné envie de poursuivre cette éprouvante expérience. A choisir je préférerais et de loin, satisfaire mes pulsions masochistes comme tout le monde : en faisant appel aux services d'une dame sévère en talons aiguille plutôt que par la lecture de prêchi-prêcha dispensé par des curés libéraux au stade ultime du délire hallucinatoire.

Il n'est pas anodin que ces deux joyeux drilles aient affublé leur désopilante oeuvre de titres aux consonances ouaibeuses. Car pour eux Internet c'est les grands espaces au beau milieu desquels la nouvelle économie galopera sans entrave, les naseaux frémissants. Où ces nouveaux condottieri enfin libérés des basses contingences démocratiques qui les plombaient aux entournures, se tailleront à grands coups de fusions et de rachats les empires que leur talent réclame pendant que des serfs sommés de trouver cela passionnant regarderont les seigneurs, alliés d'un jour ennemis de l'autre, se livrer à des guerres de conquête en plein milieu de leur champ de betteraves qu'ils saccageront allègrement lors de combats pour lesquels l'OPA tiendra lieu de flamberge, le marché de fléau d'armes, l'actionnaire de hallebarde.

Sans vouloir leur faire de la peine - avec tout le mal qu'ils se sont donné ce ne serait pas gentil - il faut bien reconnaître que le nouveau qui consiste à faire un saut de quelques huit siècles en arrière n'a au premier abord rien de vraiment folichon. Les voyages d'accord, mais dans le passé ça dépend où et comment, et avec eux comme gentils accompagnateurs merci, mais on verra une autre fois c'est promis.

Si le message véhiculé, que l'on pourrait résumer certes de façon assez rugueuse par cette formule " Cassez-vous de là les gnomes et laissez faire ceux qui savent " est en gros le même, il existe cependant pour chaque livre quelques variantes dans le traitement ce cette idée-force.
" j6m.com " celui de monsieur Messier volontiers moi je comme son titre le laisse deviner, nous conte à quel point il est amusant de jouer à saute fuseau horaire à année faite pour aller conclure quelque alliance stratégique avec l'un ou l'autre alter ego, comme il est enivrant ce monopoly planétaire et comme il est rigolo de gagner bon an bon an entre 7 et 21 millions de francs avant impôt.
Là on ne peut que souscrire bruyamment, gageons même que l'on n'aurait aucun mal à trouver des tas de gens disposés à hurler de rire pour infiniment moins que ça. Finalement ce ne sont pas tant les gais lurons qui manquent, c'est surtout l'argent.

" www.capitalisme.fr " de monsieur Minc, comme on peut le supposer là encore au seul énoncé du titre se veut plus théorique. Monsieur Minc comme à son habitude et fidèle à sa mission d'intellectuel stipendié, se veut brasseur d'idées. Théoricien chargé d'habiller la loi de la jungle de pimpantes couleurs qui font envie, il nous apprend que les inégalités seront inévitables, peut-être même nécessaires et que nous aurons un vaste choix entre s'adapter ou s'adapter. Ou éventuellement ne pas s'adapter mais à nos risque et périls. C'est exaltant.
Là aussi on en a le zygomatique qui tressaute spasmodiquement. Mais moins souvent.

Au temps hélas lointain de ma folle adolescence, lorsque des occupations subversives de tupamaro de palier, de desperado de quartier en lutte contre l'ordre bourgeois de ma cage d'escalier m'en laissaient le loisir, je lisais. Beaucoup, énormément, tout ce qui me tombait sous les yeux.
J'eus ainsi une période Science-Fiction qui dura assez longtemps. Les romans s'y rangeaient principalement en deux grandes catégories.
Dans l'une pullulait l'arachnoïde tout en mandibules, le scarabée chitineux jusqu'à l'écoeurement, ou le poulpe verruqueux au tentacule gluant. Toute variété géante en même temps que spontanément hostile, mais qui s'adressant au chef d'une armée généralement américaine avec dans des yeux pédonculés à facettes juste ce qu'il fallait de candeur, n'en affirmait pas moins déborder d'intentions amicales. Et ce juste avant de vitrifier traîtreusement tout ce qui respirait dans un rayon de 200 kilomètres.
Fort heureusement, tous ces rebuts finissaient par se prendre une déculottée phénoménale qui les renvoyait à un néant dont ils avaient eu la mauvaise idée de surgir, par la grâce d'un fougueux aventurier à mâchoire carrée authentiquement Américain, aidé en cette entreprise par un Xombul mutant d'Aldebaran et une belle princesse régnant sur Zlong IV, étoile perdue quelque part dans des banlieues interstellaires aux confins de la spirale de Cassiopée ou de l'amas du Cyclope.

L'autre se composait de récits aux glaireuses couleurs de fatalité, dans lesquels une humanité de gueux désoeuvrés évoluant dans un monde saccagé, pollué, survivait péniblement en se disputant des têtes de poissons faisandées ou des fanes de carotte moisies, alors qu'une police planétaire au service d'une oligarchie toute puissante vivant l'opulence dans des sanctuaires à l'écart de toutes ces contrariétés, réprimait sans ménagement ces émeutes chroniques.

J'aimais bien la première catégorie divertissante et moins la seconde. Je comprenais bien que la narration de bonheur futur plus poisseux qu'un sachet de marshmallows oublié en plein soleil n'offrait pas le décor idéal dans lequel pouvait s'épanouir une intrigue haletante, mais à cette époque forcément naïve où l'on croyait que le progrès ne pouvait être que porteur de mieux-être et de félicité, je trouvais cela tout à fait invraisemblable et je terminais invariablement la lecture du bouquin en me demandant " Mais où donc vont-ils chercher tout cela ? ".
L'avantage aujourd'hui après avoir lu messieurs Messier et Minc c'est qu'on ne se le demande plus.
Et pour répondre à la question qu'eux nous posent : " Elle n'est pas belle ma nouvelle économie ? ", heu…
Non, finalement.

MachiN