L'enfer vaut l'endroit.

Lorsqu'il n'écrivait pas de gros livres dans lesquels il mesurait avec une minutie d'arpenteur la distance d'observation idéale à laquelle devrait se tenir l'intellectuel témoin de son époque, afin que ne fassent irruption avec goujaterie au beau milieu de postulats tirés au cordeau ou d'hypothèses soigneusement peaufinées, des faits dialectiquement incorrects, non envisagés, parfois même physiquement déplaisants, venant ainsi perturber la sérénité et le détachement nécessaires à l'analyse pondérée et la théorisation objective, Sartre prononçait de fortes paroles dont s'emparait voracement un monde avide de sentences définitives et heureux de communier par la pensée, ne fût-ce que brièvement avec un tel titan.

Car Sartre était un philosophe, c'est-à-dire le plus souvent quoique pas uniquement, un être énonçant des truismes en un langage si hermétique, qu'ils eussent aussi bien pu être proférés en finno-ougrien ou en sanscrit sans paraître pour autant moins intelligibles au commun des mortels. Leur conférant de ce fait un sérieux que nulle limpidité n'eût été capable de leur octroyer, car la pensée à forte valeur ajoutée se doit d'être inaccessible au premier abord.

C'est fort heureusement lors d'une de ses rares excursions en français vernaculaire, qu'il vint à prononcer ce qui reste encore aujourd'hui la formule absolue par laquelle chacun peut exprimer en des termes approuvés par les plus hautes instances culturelles le fait que son prochain lui court sur le haricot : " L'enfer c'est les autres ".
Pourtant ces mots furent prononcés à une époque où il y avait dans le monde beaucoup moins d'autres qu'aujourd'hui et où étaient de ce fait moindres ses capacités de nuisance. Mais c'est lorsque le philosophe, par une conjonction dont il n'existe que peu d'exemples, se confond avec le visionnaire que ses pensées atteignent à l'universalité.
Sachant dégager d'expressions en apparence anodines telles que " ce n'est pas moi c'est l'autre ", " à d'autres " ou " les autres ne sont pas comme nous " les prémisses d'une catastrophe en devenir, Sartre eut très tôt la prescience de la nocivité potentielle de l'autre.
Il alerta alors par cette formule désormais célèbre un monde encore inconscient de ce qui l'attendait. Fidèle en cela au rôle de sentinelle qui échoit tout naturellement à l'intellectuel engagé auquel il n'a pas peu contribué à donner ses lettres de noblesse.
Suscitant ainsi de nombreuses vocations, dont la moindre n'est pas celle de Gérard Miller, qui prend sans barguigner sur son temps afin de nous dire au moins une fois par jour, par tous les moyens à sa disposition et avec l'onctueuse componction de qui énonce la signification de toutes choses, ce qu'il convient de penser du trou dans la couche d'ozone, du nouveau cinéma balte et des malheurs qui assaillent les Tchétchènes ou Stéphanie de Monaco. Nous évitant ainsi des fatigues intellectuelles préjudiciables à un sommeil heureux. Merci Gérard.

Sartre avait raison mais il ne pouvait alors imaginer à quel point. De nos jours l'autre bénéficie d'une écrasante supériorité numérique. Aidé en cela par les progrès de la médecine favorisant un taux de mortalité très peu élevé, associé à une prolificité propre à démoraliser le lapin le mieux intentionné, doublée d'une insouciance congénitale qui ne lui permet pas de réaliser que l'ardeur qu'il met à se reproduire, concourt à augmenter de façon inquiétante le nombre déjà bien trop élevé d'autres qui peuplent la planète. Car volontiers stupide, l'autre ne se rend pas compte que l'autre c'est lui.

Sa malfaisance et son rayon d'action autrefois limités par la faiblesse des moyens mis à sa disposition, se sont trouvés amplifiés dans des proportions alarmantes par l'avancée de diverses technologies parmi lesquelles on peut citer au hasard, la voiture, la télévision, le téléphone ou Internet, mais il existe bien d'autres vecteurs.
Ses agressions sont innombrables. Qui débouche devant vous en forçant le passage et pique sous votre nez l'unique place de stationnement libre que vous étiez en train de chercher depuis une bonne demi-heure ? L'autre bien sûr.
Qui provoque d'interminables queues aux guichets de divers services publics en plongeant par d'incongrues requêtes, d'infondées récriminations ou d'oiseuses arguties, le préposé aux affaires dans une profonde perplexité génératrice d'attentes interminables ?
L'autre encore, l'autre toujours, l'autre partout.
Certes l'alter est parfois ego mais dans une proportion si infime qu'elle en devient négligeable, non à l'évidence l'autre est haïssable et ce d'autant plus, qu'il est protéiforme, anonyme et surnuméraire.
Cependant l'humain ne peut survivre longtemps aux altitudes éthérées où nichent les abstractions. Dans la dévotion comme dans la haine il a besoin de tangible et de ramener ce qui le dépasse un peu à des proportions aisément manipulables.
Ainsi s'est-il adjugé pour dieux des petits vieux irascibles et pour princesses des représentantes en cosmétique, se déhanchant sur des estrades avec des yeux de génisse que l'on mène au pré.
Le sublime y perd ce que le rassurant y gagne.
En vertu de ce sain principe à quoi bon haïr dans le vide ? A quoi bon détester la multitude ? A quoi bon abhorrer les autres alors que nous avons tous à portée d'exécration une matérialisation commode de l'autre : ce parangon d'altérité qu'est le voisin.

Le voisin, un être qui pousse l'outrecuidance jusqu'à croire que vous habitez près de chez lui alors qu'il s'agit bien évidemment de l'inverse.
Le voisin, qui vit généralement en couple avec une voisine et avec l'aide de laquelle il a mis au monde de futurs voisins, sous la forme braillarde d'horribles petits monstres prénommés Jordy ou Kevin, Samantha ou Allison, en raison des ravages causés dans un esprit déjà chancelant par l'abus manifeste de soap operas.
Le voisin qui vous fait généreusement profiter de sa sono 700 watts musicaux et de ses goûts qui eux ne le sont pas vraiment, errants dans d'abominables limbes entre " La chenille " à fond, Céline Dion au maximum ou la motte de beurre chantante glapissant à pleine puissance sur fond d'arpèges pianistiques dégoulinants de sentimentalité pleurnicharde, son ode poisseuse à la Rose d'Angleterre prématurément arrachée à l'amour de ses infortunés sujets ainsi qu'à l'affection du personnel des palaces internationaux où s'épanouit le happy few.

Mais que faire direz-vous, si par un hasard malheureux découlant des caprices aveugles d'un urbanisme déshumanisé vous êtes dépourvu de voisin ? Choisissez alors le collègue de bureau qui constitue un succédané d'autre à même de représenter un exutoire des plus commode.
Et que faire si vous ne disposez ni de l'un ni de l'autre ?
C'est qu'à l'évidence vous êtes un autre et votre cas est désespéré.

Il est tout de même réconfortant de constater que la philosophie n'est pas cette chose abstraite, parfois même absconse que d'aucuns se plaisent à stigmatiser. Qu'elle n'est pas qu'une matière scolaire, injustement soupçonnée d'avoir plongé dans la torpeur cataleptique résultant d'un ennui abyssal des générations de lycéens, mais qu'en plus de donner à l'ancestrale querelle de voisinage une incontestable caution intellectuelle, elle comporte quelques implications pratiques, dont la moindre n'est pas l'ineffable satisfaction de caraméliser sur place son auditoire en assénant avec l'air entendu et le regard lourd de celui qui sait les choses qui sont derrière les choses, de rutilantes phrases au poli d'axiome tel que " L'enfer c'est les autres ".
Vraiment merci, Jean-Paul.

MachiN