Le loser n'est pas tendance.

On m'a écrit. Mais oui, mais oui. Comme je vous le dit. Un lecteur présumé, pas moins, m'a fait parvenir un message commençant ainsi " Hé Machin pour qui tu te prends ".
La destination ne faisait aucun doute, c'est bien à moi qu'il s'adressait en ces termes débordants de sollicitude. Ah me suis-je aussitôt dit dans le douillet intérieur de mon for, merveilleuse cyberfratrie qui abolit les distances en même temps qu'elle dissout dans la familiarité bon enfant l'amidon formaliste qui empèse la relation à autrui. Voilà qu'un brave garçon qui m'était quelques minutes plus tôt parfaitement inconnu, m'interroge au plus fondamental.
C'est dommage qu'il ait éprouvé le besoin de terminer cette phrase en des termes assez peu élogieux. Voilà qu'une relation commencée sous les plus heureux auspices, se terminait dans une désolante trivialité empêchant brutalement une possible et enrichissante amitié. Bien sûr ma première réaction fut de répliquer. Au risque de déclencher entre nous, une terrible guerre electroépistolaire pour laquelle j'avais déjà fourbi mes plus beaux traits, aiguisé mes plus belles piques, parmi lesquelles ; " Toi même hé banane ! " voire " C'est celui qui le dit qui l'est ".
Heureusement qu'une activité ne supportant aucun retard - je ne me rappelle plus s'il s'agissait de peignage de girafe ou de méditation transcendantale assistée à la chaise longue - est venue me distraire de ce funeste projet, le renvoyant à d'opportunes calendes grecques.

Pourtant, le pertinent de cette interrogation m'avait torpillé le vécu par tribord avant, occasionnant une brèche dans laquelle s'était engouffré un doute hideux. Après tout cette question méritait d'être posée dans sa glaçante nudité, pour qui me prends-je ?
Entre nous j'espère que ce n'est pas pour un autre, car comme l'a dit quelqu'un de probablement illustre mais dont le nom m'échappe pour l'instant, " L'enfer c'est les autres " et je ne suis pas pressé d'aller constater de visu ce fait déplorable.
C'est en feuilletant un magazine d'un index à l'œil négligent, que je tombais fort à propos sur quelque chose susceptible de m'extirper du marigot métaphysique dans lequel je menaçais de m'enliser. Il s'agissait d'un test qui se proposait de m'apprendre à l'issue d'une série de questions auxquelles j'étais prié d'apporter de judicieuses réponses, si j'étais un winner ou un loser.
Intéressante et bien commode dichotomie me dis-je aussitôt qui, faisant allégrement fi des détails superflus proposait enfin une classification réaliste et, ce qui ne gâte rien, parfaitement adaptée à l'époque, de l'humanité.
Je ne sais pas vous, mais moi j'aime beaucoup ce genre de quiz plus ou moins psychologique chargé d'extirper au moyen de questions banales des circonvolutions cérébrales où se tapit le reptilien, certains aspects inconnus de votre personnalité. Ça ne sert pas à grand-chose mais au moins ça console, de se dire que l'on est au tréfonds de soi-même un génie, un dictateur fou, un serial killer ou un artiste grandiose qui, victime d'une éducation par trop rigoriste, de parents manquants d'imagination ou d'une société contraignante n'a pas trouvé les moyens d'exprimer au grand jour le potentiel dont il était porteur.

C'est un jeu amusant mais dont le plaisir est bien souvent gâché par la transparence des questions, qui vous laissent deviner beaucoup trop facilement vers où l'on veut vous emmener. Ainsi il n'est pas rare de voir dans un questionnaire censé vous apprendre si oui ou non vous êtes un répugnant macho, des questions de ce genre :

1. Votre femme rentre à la maison après s'être acheté une adorable petite robe.
a) Vous lui tirez un grand pain dans la tronche pour lui apprendre à ne pas dilapider l'argent du ménage
b) Vous la complimentez chaudement et vous la renvoyez illico acheter tous les accessoires qui vont avec

2. Votre femme vous propose un repas aux chandelles et vous répondez.
a) Pas ce soir, j'ai match au Parc avec les copains
b) Avec joie mon amour

3. Combien faut-il d'hommes pour cirer un parquet ?
a) Aucun, c'est un travail de femme
b) Un seul

Le reste à l'avenant. Fais le compte de a et de b et choisis ton camp camarade. Et si vous n'avez pas tout de suite compris où l'on veut vous faire aller, évitez le test suivant intitulé " Etes vous un gros ballot ? " répondez tout de suite oui, ça vous fera gagner un peu de temps.

Il en allait hélas de même des questions à mon test du winner. Elles étaient bien trop attendues. Mais ce que je trouvais intéressant n'était pas de savoir dans quelle catégorie je me range, ça je le sais depuis longtemps, mais quels sont aujourd'hui les critères objectifs de loseritude et de winnerité, attendu que ceux-ci sont éminemment variables avec l'époque.
Ainsi je suis à peu près certain que le port de la fraise à godrons, pourtant considéré comme un must il n'y a même pas cinq siècles de cela, n'est plus reconnu aujourd'hui comme un signe ostentatoire de réussite pétaradante. Ce que me confirma ce test où il était beaucoup question de start-up, d'Internet , de rollers, de Ibook et de Silicon Valley mais pas de fraise à godrons.

De nos jours le superwinner est en gros, un startoupeur à trottinette, survolté comme un que l'on aurait branché directement sur le triphasé, qui rêve d'employer Bill Gates au sein de son entreprise inévitablement performante sise au beau milieu de la Silicon valley et qui achète ses pizzas en surfant sur le ouaibe, tout en caressant son hamster apprivoisé nommé Stock-Option.
Quant au superloser c'est un type qui se déplace sur des chaussures (probablement des pataugas) en rêvant d'employer José Bové (certainement ringard), qui caresse l'espoir de partir s'installer chez les Papous pour se retrouver un peu, qui achète ses yaourts bio au moindre prix chez Ed l'Epicier et rêve de travailler moins en promenant un cabot évadé de la SPA nommé Pépette.

Si par un malheureux hasard vous faites partie de la deuxième et honnie catégorie, on vous informe aimablement que rien n'est encore perdu. Bien sûr vous êtes choqué par un système qui fonctionne à base d'inégalité et c'est à porter à votre crédit, mais il est encore temps de jeter au panier toutes les illusions frelatées aux senteurs de Larzac et de fromage de chèvre au lait cru qui vous emplissent bêtement la tête. Soyez réaliste que diable ! Il n'est pas trop tard pour vous ressaisir, faites comme tout le monde, mettez-vous en plein les poches.
Puisqu'on vous le dit.

Bon les prochaines fois, c'est juré je me cantonnerai aux tests du type êtes-vous une bête de sexe, un bon cuisinier, ou habile de vos petites mains, ça énerve moins.
Et avec tout ça si je sais un peu mieux qui je suis, je ne sais toujours pas pour qui je me prends.

MachiN