La pieuvre par neuf.

J'écoute la radio de préférence à la télévision pour la bonne raison que la télé s'écoute moins qu'elle ne se regarde et qu'à flot de sottises égal on y fait l'économie - sauf à être pourvu d'une imagination tendant dangereusement vers l'hallucination - de la vision traumatisante des tronches de cake, faces de gaz intestinal et figures de fruit blet qui encombrent le plus souvent l'écran.

Mais je suis injuste envers la radio. On y trouve son bonheur quotidien si on évite soigneusement les stations où grasseye l'animateur de supermarché en rupture de quinzaine commerciale, reconverti dans le matraquage - activité guère éloignée de la promotion de la dinde - de goualeuse énervante, entrecoupé de fines plaisanteries au graveleux sentant des pieds, dont on s'attend à tout moment qu'il vous fourgue en prime, le lot de deux saucissons plastifiés pure raclure de billot accompagnés de volaille de synthèse enrichie au prion.

Cette semaine les infos faisaient dans le monocorde binaire, pantalonnade électorale américaine et bouffonnerie franco-européenne au bovidé barjot. Dans le premier cas on admire le professionnalisme et les moyens qu'emploient à toutes choses y compris à se rendre ridicules les Américains.
Mais enfin vu d'ici, imaginer des différences perceptibles à l'œil nu et de portée pratique, entre un candidat qui suppute vaguement l'existence de formes de vies étrangères au-delà des frontières américaines et l'autre, pour qui le vaste monde inconnu commence sitôt passées les limites de l'état du Texas, procède au mieux du farfelu et préférer l'un à l'autre relève de l'affectif plus que du discernement politique.

Dans le second cas on comprend assez vite, pour peu que l'on n'ait pas déjà le cerveau réduit à l'état de vieille éponge délicatement ajourée à l'ESB, que le problème se réduit à un débat d'esthètes sur l'intérêt économique de l'empoisonnement de masse.

Comme tout cela vous est seriné à la virgule près vingt-quatre fois par jour, on en arrive assez rapidement à envisager la contemplation d'eau tiède coulant d'un robinet comme une passionnante alternative.
C'est l'oreille au trois-quarts anesthésiée par le Tranxène radiophonique que m'est parvenue, reléguant provisoirement à l'arrière-plan la litanie calamiteuse opérant en boucle, l'annonce du décès de Théodore Monod. Une disparition ayant entre autres conséquences, celle de ramener très nettement la marque en faveur du crétin commun, par un score d'approximativement six milliards à zéro.

Les radios, toutes variétés confondues en une touchante unanimité, insistaient sur sa qualité d'humaniste sans remarquer ce que cette foi mise en l'espèce humaine avait de surprenant, pour ne pas dire d'incongru aujourd'hui, Jules Homo Sapiens s'étant appliqué avec un zèle touchant à décevoir les plus ténus des espoirs mis en lui. Peut-être que la fréquentation assidue d'un désert qu'il aimait tant, où par définition se raréfie jusqu'à l'absence le bipède, l'aidait à sublimer suffisamment ce dernier pour lui accorder encore quelque crédit.

Archétype de l'ascète scientifique on l'admirait d'autant plus que nul n'avait envie de suivre son exemple. L'humanisme c'est comme tout, il vaut mieux laisser ça aux spécialistes. Semblant mener une vie épanouie quoique bâtie sur d'autres valeurs, réputées authentiques, il était un alibi commode pour tout ceux qui à l'instar des fumeurs se promettant tous les jours de décrocher tout en sachant bien qu'il n'en feront rien, se racontent des histoires en se disant " Il est possible de vivre autrement et je commence demain si je veux ".
C'était aussi un de ces jokers, que l'on sort à l'occasion de sondages censés classifier les Français méritants pour éviter d'avoir à témoigner au grand jour d'un intérêt déplacé pour l'anatomie de Laetitia Casta. Pourtant porteuse d'une sculpturale spiritualité mais dépourvue de ce label cultureux garanti grand teint qui vous rend fier de votre choix.
Pour toutes ces bonnes raisons dont la plupart probablement mauvaises, comme tout le monde, je l'aimais bien sans le connaître pour autant.

J'aurais peut-être dû tenter de faire plus ample connaissance, car j'ai appris hélas un peu tard, que nous avions pour point commun de croire en la fin sinon prochaine, du moins inéluctable de l'espèce humaine. Que ceux qui trouvent cette perspective déplaisante se consolent en se disant qu'il est peu de chances pour qu'ils soient présents au moment où cela arrivera.
Quant aux autres, persuadés du caractère éternel du genre humain, il serait temps pour eux de méditer cette phrase " L'éternité c'est long, surtout vers la fin ", prononcée par je ne sais plus trop qui - Jean-Paul Sartre peut-être, à moins que ce ne soit Gérard Miller - , laissant très nettement entendre que l'éternité durerait beaucoup moins longtemps que ce qu'il est convenu d'admettre.

Mais là où j'imaginais pour nous succéder un grand calme réparateur, lui voyait au bout d'un nombre acceptable de millions d'années, un monde neuf duquel émergerait la pieuvre, pour peu qu'elle arrive à s'affranchir de son milieu originel en se bricolant des poumons. Surprenante hypothèse dès l'abord, elle cesse de l'être dès que l'on réalise le judicieux qu'il peut y avoir à ce qu'une espèce qui a les pieds sur la tête succède à une autre qui a la tête dans les pieds. Du moins c'est ce qu'il apparaît à la façon dont elle raisonne.
Je me félicite rétrospectivement de ce qu'un refus sans concession de consommer quoi que ce soit issu de l'élément liquide m'ait évité de manger du poulpe, un mollusque dont la suprématie gastronomique sur la lanière de chambre à air convenablement accommodée ne m'est jamais apparue très nettement . Je m'en voudrais beaucoup de ruiner en un douteux ragoût de tentacules, les légitimes aspirations d'un innocent céphalopode à ma succession.

Finalement je suis assez content, ayant toujours pesté contre la parcimonie avec laquelle la nature nous a doté de membres, de la promotion d'un organisme muni de huit bras. Je suis certain qu'il en fera le meilleur usage quand au bout de quelques autres millions d'années d'évolution, pour des raisons fondamentales, les poulpes du nord ou du sud se battront contre les calmars de l'est ou de l'ouest.
Et puis enfin, songeons aux embrouilles évitées lors d'incursions futures de méduses extraterrestres ou de gélatineux venus d'ailleurs. Ravis de rencontrer une espèce à la morphologie familière, gageons qu'ils en oublieront toute intention belliqueuse pour fraterniser dans un grand mélange de tentacules.

Non vraiment je ne vois que des avantages à laisser ma place à la pieuvre.
Surtout si ça peut attendre encore un peu.


MachiN