Meilleurs vieux

Le lecteur assidu de ces chroniques, dans l'hypothèse probablement extravagante où existerait une telle coquecigrue, le sait bien : sous l'apparente futilité du propos affleurent des interrogations douloureuse qui interpellent et des paroles " qui font sens ", comme le dit si bien Gérard Miller dans son dernier opus, " Mon avis que j'ai sur l'univers ", un ouvrage empli de sens jusqu'à en déborder.
Après le triste sort fait aux escargots et les doutes existentiels, qui en la solitude de l'estran taraudent la moule sur son bouchot, des sujets ô combien importants, je voudrais vous entretenir cette fois de plus sérieux si possible. Il s'agit de la seule certitude absolue que nous ayons en ce bas monde : celle de le quitter définitivement un jour. Un fait désagréable entre tous qui tendrait à prouver que toute certitude n'est pas forcément rassurante. Si déprimante que puisse être parfois la vision d'un monde livré au saccage, on finit par s'attacher à celui-ci bien au delà du raisonnable et l'idée de l'abandonner, à d'autres de surcroît qui en profiteront à votre place, devient rapidement déplaisante.

Arrivé ici ami lecteur, je ne t'en voudrai pas d'abandonner cette chronique au sujet d'une bouffonnerie toute relative, pour t'en aller par la grâce d'un simple click sur www.rigoler.com où abonde du plus apte à stimuler le zygomatique.
Pour qui ne s'est pas enfui épouvanté à l'énoncé de ce qui précède, l'idée m'est venue de vous entretenir de cet indéboulonnable tabou que l'on préfère généralement occulter - la mort - lors d'une visite à une librairie. Errant dans les rayons en quête de ce qui pourrait alimenter les plaisirs toujours renouvelés de la lecture, je tombai au détour d'un présentoir sur un opuscule intitulé " L'art de mourir ".
Un titre intriguant. Mais l'époque étant au pratique en tout, je crus dès l'abord qu'il s'agissait d'un de ces ouvrages destiné à vous permettre d'exceller au plus tôt dans l'un ou l'autre domaine. De ces guides, il en existait pour la pratique du macramé, le pilotage d'un Boeing 747 en dix leçons, ou plus récemment, faites comme moi parce que c'est drôlement cool d'être maître du monde, par Monsieur Messier lui-même, en chair (surtout) en os (un peu) et en vanité bouffie (beaucoup). Alors pourquoi pas sur la meilleure, la plus confortable ou la plus élégante façon de mourir. Puisque cela doit être fait un jour, autant que cela soit bien fait. On a sa fierté tout de même !
Ce n'était à proprement parler, pas de ça dont il s'agissait, ou du moins pas de façon si futile. Ecrit par un religieux et une estimable personne qui avait fait vœu d'assister les mourants dans leurs dernier instants, cet ouvrage se proposait de replacer l'idée de la mort dans une perspective spirituelle et philosophique destinée à rendre sinon acceptable, du moins conceptuellement supportable l'inéluctable. Louable ambition.

Séduit par tant de pragmatisme, je décidai alors de réfléchir à la manière de positiver - comme on dit dans la grande distribution - la mort. La mienne, les autres feront ce qu'ils veulent.
Pour cela je me mis à énumérer les avantages qu'il pouvait y avoir à mourir. Aussi surprenant que cela paraisse, il en existait quelques-uns :
- On fait de très beaux cercueils, on en fait même de très confortables, ce qui n'est pas à négliger vu le temps que peut durer la mort.
- Pour les tenants du modernisme crématoire on fait aussi de très belles urnes, qui ne dépareront en aucune façon la collection de pots en grès rangés au dessus de la cheminée, un endroit on ne peut plus approprié.
- On peut adopter une position horizontale, bras croisés, sans que quiconque y trouve à redire, ni que des envieux essayent de vous piquer votre place.
- Un bref instant un tas de gens que vous laissiez parfaitement indifférent, ou au contraire que vous énerviez au plus haut point, vous trouveront toutes les qualités possibles et se succèderont même à la tribune, pour dire quel être admirable vous étiez et à quel point votre disparition laissera un vide béant.

De bien séduisantes raisons que je promettais de me remémorer en temps utile. Il fallait bien reconnaître cependant, qu'aucune ne justifiait une mort précipitée pour en apprécier plus tôt le bénéfice, le positivisme d'hypermarché a ses limites. On dira ce que l'on veut et quoi que l'on fasse, mourir restera désagréable tant que cela surviendra de notre vivant.

En attendant des temps fastes où mourir ne sera plus qu'un mauvais souvenir et où l'on pourra aller puiser dans notre réserve personnelle de clones, de quoi se refaire une pimpante jeunesse, il nous reste à vivre le plus longtemps possible pour reculer l'échéance fatale. Ce qui en l'état de la médecine consiste à vivre vieux longtemps. Ça tombe bien, car je ne sais pas si vous avez remarqué mais le vieux est très tendance en ce moment, à tel point qu'abondent les apologues du gérontisme qui vous informent que la vraie vie commence aux alentours de la cinquantaine avancée, voire de la soixantaine et ne sont pas loin d'affirmer que la jeunesse n'est qu'un mauvais moment à passer avant d'atteindre cet état de félicité.
S'ils veulent dire par là que c'est l'âge où se concrétise enfin l'espoir de ne plus avoir à se transporter chaque jour dans un environnement stimulant où fourmille en plus du collègue insupportable, le performant qui se réalise aux objectifs impossibles à tenir, ou en moins de mots, ne plus avoir à travailler, d'accord.
Sinon je veux bien, mais j'avoue qu'il y a dans quelques conséquences directes de l'âge comme la presbytie, les rhumatismes et la prostate qui enfle, des joies jusqu'ici insoupçonnées. En tout cas qui ne m'apparaissent pas joyeuses au premier regard avec toute la clarté nécessaire, me rendant assez peu pressé d'y goûter.
On a beaucoup paraphrasé Malraux, aussi ne vais-je point me gêner pour vous annoncer que le siècle à venir sera vieux ou ne sera pas, en conséquence de quoi pour cette année qui débute je vous présente mes meilleurs vieux.

MachiN