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Chapeau Rouge,
bonnet d'âne.
Voici la triste
et un peu longue chronique, des tribulations et vicissitudes
vécues et subies par un être quotidien jusqu'à
la banalité, victime temporaire mais pas consentante du
progrès.
Que je vous explique ; je suis dans l'informatique. J'y suis
même jusqu'au cou, puisque je passe le plus clair de mon
temps en la mauvaise compagnie des produits de l'ignoble Bill
à tête de méduse cyanosée. Hé
oui ! N'ayant pas la chance d'évoluer au sein d'un environnement
éthéré duquel seraient absents, en même
temps que de bêtes soucis productivistes, les échanges
avec le vaste monde extérieur, je fais donc en matière
d'informatique comme (presque) tout le monde : du Microsoft sur
l'évier et à tous les étages. Il en est
de l'informatique comme du reste, un standard même douteux
vaut mieux que pas de standard du tout.
Alors, en attendant des lendemains festonnés de glorieux,
où un bon standard aura définitivement bouté
hors de nos machines la quincaillerie psychotique qui l'encombre
présentement, vivons le mieux possible dans le compromis.
Ceci ne m'empêche pas, comme beaucoup, de poser au martyr,
ou de faire l'esthète à la délicate âme
d'artiste saccagée par l'immonde promiscuité avec
WinDaube (M$ suX !) et ses dérivés nauséeux.
Ça ne mange pas de pain et ça fait tout un tas
de chouettes sujets de conversation dans les dîners en
ville.
Mais on peut être conformiste sans être pour autant
fou à lier, il est des fonctions que je me refuse à
confier à Billou Portail, mais que je laisse les yeux
fermés aux bons soins de différentes variétés
de BSD ; Free ou Net selon les plates-formes matérielles.
Les passerelles de messagerie par exemple ; imaginez un peu le
tollé si l'indispensable courrier en provenance de rigoler.com,
de freesex-for-all.net, ou de degriftour.com, venait à
se perdre dans les méandres d'un serveur Exchange ? Non,
Exchange c'est réservé au courrier interne, celui
qui ne fait pas rire. Ou alors rarement et toujours involontairement.
Ayant débuté
dans ce beau métier d'IS qui vous vaut la haine tenace
de l'utilisateur, le mépris des directions générales
et l'indifférence monolithique du reste de l'univers -
environs compris - à une époque où le pingouin
se rencontrait rarement en dehors des récits de Paul-Emile
Victor et jamais dans les systèmes d'exploitation ; en
matière de dérivé unixien, je suis BSDiste
car c'est ce que j'ai côtoyé le plus souvent.
Il s'agit donc de BSDisme purement circonstanciel, je n'ai rien
contre les autres parfums d'unix ni même contre les autres
systèmes, mais je conçois parfaitement que l'on
puisse se crêper le chignon à ce sujet. Il faut
bien s'occuper et à partir du moment où l'on peut
en venir aux mains à propos d'un nombre variable de jeunes
gens vigoureux et hirsutes, cavalant après un ballon de
forme et de taille, variables elles aussi, pourquoi pas autour
de patchworks logiciels dont la vocation profonde est d'amener
un ensemble disparate de composants inertes à collaborer
un strict minimum, dans le but de faire gagner beaucoup d'argent
à ceux qui les vendent ?
Il faut bien reconnaître cependant, que la querelle religieuse
à propos des systèmes est souvent une pathologie
juvénile dérivée de l'acné du même
nom, mais qui a au moins le mérite d'occuper utilement
sinon intelligemment, un tas de désuvrés
qui sans cela, arracheraient les pattes des insectes, pinceraient
leur petite sur dans les coins, se fourreraient les doigts
dans le nez, ou joueraient avec les allumettes.
Un beau jour, sous la pression conjointe d'un grand modernisme
frisé, des sarcasmes de mon petit neveu - linuxien de
pointe - et du spectacle de Roberto Di Cosmo, tremblant d'indignation
dans la boitakons, pendant qu'il me traitait de suppôt
de Panurge au sens critique aussi développé que
celui d'une huître ; je décidai d'investir dans
le linux.
Il s'agissait alors de ce qui se faisait de mieux en l'espèce,
aux dires des connaisseurs, une version ChapeauRouge 5.2. Je
fus un peu déçu que ma vie n'en fût pas radicalement
transformée, comme on me l'avait laissé entendre
ici et là, mais ça faisait ce qu'on voulait et
surtout pas plus, ce qui par les temps qui courent mérite
d'être signalé.
A vrai dire, tout cela ne différait guère d'autres
variétés d'unix libre dont j'avais l'habitude,
mais le progrès vaut bien quelques infidélités
et j'appréciais tout particulièrement les RPM,
qui sont la providence du fainéant.
J'aurais pu continuer
à vivre insouciant et presque heureux, si je ne sais qu'elle
idée saugrenue ne m'avait poussé à investir
dans la version 7 ; toujours chez ChapeauRouge. Une fois l'installation
terminée, première curiosité: l'obstination
du bestiau à vouloir charger à tout prix un noyau
multiprocesseur sur une machine résolument mono. Une équipée
sauvage se terminant tragiquement en noyau panique.
Cette légère contrariété atomisée
et le système sur ses pieds, je pouvais passer aux choses
sérieuses, c'est-à-dire la compilation d'un noyau,
allégé au maximum des mickeys à l'utilité
incertaine qui s'agitent bêtement en arrière-plan.
Je préfère limiter leur nombre au strict nécessaire,
une attitude névrotique j'en conviens, vestige d'époques
sombres où il fallait faire dans 64k adressables. On ne
se défait jamais totalement de certains traumatismes.
Un rapide coup d'il m'apprit que je n'avais pas vraiment
à faire à un système, mais plutôt
à un pandémonium, le démon y proliférait
de façon alarmante, on se serait cru chez Lucifer. J'en
découvris même un, sournoisement tapi dans son coin,
qui avait pour mission de se connecter chez ChapeauRouge de temps
à autre pour vérifier s'il y avait du nouveau.
Sans aller jusqu'au blasphème, je dirais qu'il y aurait
là comme une ressemblance suspecte avec les pratiques
honnies de l'infect Gates et son Windows Update. Enfin, moi je
dis ça je dis rien, mais ce fut la première victime
de l'exorcisme en cours : pas de ça chez moi !
La compilation d'un noyau est une opération banale qui
consiste à répondre, si possible judicieusement,
à quelques questions raisonnablement pertinentes, enchaîner
deux ou trois commandes, puis aller se préparer un café
en attendant que tout ceci arrive à son terme. Une opération
des plus banales, vous avez le droit de vous esclaffer bruyamment
si on ose vous soutenir le contraire.
Des plus banales, c'est que je croyais. En fait de noyau c'est
plutôt dans les pépins que j'allais me retrouver,
car c'est juste après le make kivabien ou supposé
tel, que surgirent les désagréments en rangs serrés.
On m'avertissait fort aimablement et avec force messages d'erreur
que machin_smp n'était pas défini dans truc.h
à moins qu'il ne soit redéfini dans bidule.S. Des
trucs assez désobligeants dans l'ensemble.
Une des choses que l'on apprend dans ce métier, si l'on
veut éviter le recours trop fréquent aux médicaments
psychotropes, c'est ceci : quand tout va mal c'est généralement
de votre faute. Je n'ai jamais su si c'était une forme
d'humilité ou de la bêtise profonde. Pour être
franc je ne tiens pas trop à le savoir, surtout dans un
cas, mais c'est fort de ce sain principe que je recommençais
l'opération en vérifiant tout bien soigneusement
à chaque étape, peine perdue : même bordée
d'injures. On jouait " Le fantôme de l'opéra
" à guichets fermés là-dedans.
Il fallait se
rendre à l'évidence, je n'y étais pour rien,
j'en déduisis que je ne devais pas être le seul
à avoir rencontré ce problème et c'est armé
de patience, d'un navigateur et d'un moteur de recherche que
je posais la question à la touâââle.
Le résultat ne se fit pas attendre, d'autres de par le
monde, avaient rencontré de semblables déboires.
Si j'étais un crétin je n'étais pas le seul,
ce qui fait tout de même chaud au cur.
Je tombais sur
des forums, ou la plupart du temps, un dénommé
Bill après avoir salué à la cantonade informait
le monde du fait qu'après avoir tapé make truc,
make bidule et make chose il se faisait jeter comme un malpropre
et reproduisait in extenso, quelques trois cent lignes de messages
d'erreur à l'appui de ses dires.
Ce à quoi un dénommé Bob, très poli
lui aussi, après avoir recopié tout le message
de Bill lui demandait s'il avait bien fait make truc, make bidule
et make chose. Là dessus, déboulait un troisième
larron, fort civil à son tour, prénommé
John ou Tom à moins que ce ne soit Ed, qui reprenait l'intégralité
des messages précédents pour annoncer " Moi
aussi. Ça ne marche pas ". Et ainsi de suite. J'ai
laissé tomber, ça devenait d'une incommunicabilité
proprement kafkaïenne.
Quelques superpositions de monologues de blaireaux en mode "
écriture seule " plus tard, je finis tout de même
par trouver du plus argumenté en apparence, qui informait
que c'est make chose, make truc, make bidule dans cet ordre précis
qu'il fallait faire, que ça ne marchait pas dans tous
les cas mais quand ça marchait nul ne savait dire pourquoi.
Après tout pourquoi pas ? Ça faisait déjà
un bon moment qu'on avait abandonné le rationnel pour
les incantations, alors ça ou aller brûler un cierge
à Lourdes
Ça ne
faisait que déplacer le problème un peu plus loin,
avec d'autres messages d'erreurs, tout aussi pittoresques. Le
recours à un des groupes de Usenet dédié
à la configuration de linux s'imposait. J'en choisis un
francophone pour changer un peu.
Enfin, francophone si on veut. Avant de s'effrayer des menaces
que fait peser l'Anglais sur notre belle langue, peut-être
serait-il judicieux de se demander si les menaces les plus inquiétantes
ne viendraient pas plutôt de l'intérieur. Si j'en
crois bon nombre de messages rédigés en une bouillie
langagière à l'orthographe surréaliste,
la syntaxe aléatoire et le style acrobatique. Le tout
libéré des ignobles contraintes grammaticales édictées,
on se demande bien pourquoi, par une camarilla d'esprits étroits,
d'esthètes tatillons et d'académiciens rétrogrades.
Au milieu d'un tas de questions qui n'auraient jamais été
posées si ceux qui les formulent avaient dépassé
la lecture de la préface de leur manuel, je finis par
trouver du plausible ; pour compiler la version 7 de la ChapeauRouge
il fallait faire appel à kgcc.y.x et non à gcc.w.z.
Et ce, pour des raisons sans doute passionnantes, mais dont l'énoncé
m'a traversé l'esprit à une telle vitesse qu'il
n'en est pas resté la moindre trace.
Ce qui fut fait ; sans plus de succès, d'autres messages
d'erreurs, borborygmes et imprécations diverses apparurent
ailleurs, conduisant à un arrêt du processus de
compilation.
C'est un fait navrant, l'esprit humain volontiers versatile finit
par se lasser de tout y compris des bonnes choses. Je pris alors
une sage décision consistant à installer d'un élégant
coup de pied brossé la ChapeauRouge dans la poubelle la
plus proche et mettre à la place un OS non côté
chez NASDAQ : NetBSD 1.5.
Oh certes, je
ne doute pas un instant qu'à force de recherches, de "
patches ", de tripatouillages et autres bernasseries, j'aurais
fini par y arriver à compiler un beau noyau tout rutilant,
d'autres l'on fait. Mais si c'est pour recommencer avec linux
ce que je vis régulièrement avec PetitMou, il va
falloir m'expliquer assez lentement et avec des mots simples,
où réside l'intérêt profond de la
chose.
Je ne doute pas non plus une seule seconde, qu'un zélé
linuxien - en admettant que je puisse l'écouter plus de
dix minutes en résistant à l'envie compulsive de
lui faire avaler son chapeau (rouge) - n'essaye de me convaincre,
qu'il s'agit là du prix à payer pour faire évoluer
le schmilblic. Seulement voilà, tous ces bidules là,
comment le dire sans être par trop vulgaire ? Je n'en ai
rien à masser. Les péripéties noyautesques
et autres pingouinades, n'éveillent chez moi qu'un intérêt
relâché les jours de grand vent et une bienveillance
somnolente le reste du temps. Je veux juste un truc qu'on sorte
de la boîte et qui marche. Je sais, ça manque de
glamour.
D'accord, il ne faut pas jeter le pingouin avec l'eau du noyau
et linux n'est pas synonyme de RedHat, mais ça rappelle
étrangement le parcours d'une certaine société
qui a bâti l'empire que l'on sait et les dollars qui vont
avec, à partir d'un langage qu'elle n'a pas inventé
et d'un bout de système d'exploitation racheté
trois sous à une obscure boîte du coin.
Ça doit
tenir à l'esprit pionnier qui est soluble dans les cours
de la bourse, mais c'est vraiment triste pour les pingouineux,
on dirait bien qu'il va falloir qu'ils s'habituent eux aussi
à ce que les maquignons du logiciel les prennent pour
des truffes.
Bienvenue au club, les copains !
MachiN |
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