Les pauvres sont des salauds

Délaissant temporairement ses sujets de prédilection et sacrifiant à la tradition autant qu'à l'époque, ZipiZ le site qui a les boules, se met à l'heure du sapin. Hé oui, Noël arrive, Noël est là, qui ramène dans sa hotte, festivités et libations, bombance, foie gras, huîtres, chapons et autres bestioles diversement apprêtées qui collaborent à la liesse générale avec une spontanéité et un zèle dignes d'éloges.

Hélas il arrive aussi qu'avec Noël reviennent frimas, neige et grands froids ; des  conditions climatiques extrêmes qui présentent entre autres inconvénients, celui de faire surgir brutalement de l'oubli si commode dans lequel ils végètent le reste du calendrier ; les pauvres, ou plus médiatiquement parlant, les nouveaux pauvres. Des gens qui poussent l'indécence et le sans-gêne jusqu'à venir mourir d'hypothermie à la une des quotidiens ou sous l'objectif des caméras de télévision, le plus souvent à l'heure des repas. Il convient cependant de se méfier de cet adjectif ; nouveau, que l'on accole assez légèrement il faut bien le dire, à tout pour produire n'importe quoi,  car il en est du langage comme de la tectonique des plaques, l'évolution est lente mais conduit aux pires calamités. Les expressions ainsi formées avec cet adjectif en apparence anodin ont pour fâcheuse caractéristique de n'avoir que peu de rapport avec ce qu'elles sont censées désigner. Prenons quelques exemples au hasard ; la Nouvelle Cuisine n'a strictement aucun rapport avec de la cuisine, le Beaujolais Nouveau aucune ressemblance, hormis la couleur, avec du vin, quant aux nouveaux philosophes disons pour faire court que la rhétorique fortement allégée en matière grise qu'ils produisent en abondance n'a qu'un lointain rapport avec la philosophie, à moins que l'on décide un jour d'y englober le bavardage oiseux de préau.

Cependant toute règle souffrant au moins une exception,  le nouveau pauvre est à son grand dam tout ce qu'il y a de plus classiquement pauvre. Une exception dont il se serait amplement passé puisqu'il s'agit d'une pauvreté qui n'a rien de nouveau mais est au contraire immémoriale, intemporelle et d'une facture très classique, bien épaisse, avec dedans de vrais gros morceaux de misère comme on en faisait autrefois. A une époque où l'on recherche volontiers la qualité d'hier et le fini à l'ancienne, cela ne semble guère  réjouir le nouveau pauvre car il est un insatisfait chronique. On notera cependant que le nouveau pauvre n'est pas un ancien riche, non, un ancien riche est un vieux riche, par contre un nouveau riche est un parvenu, le nouveau pauvre est aussi un parvenu, mais à rien ce qui change tout. Surtout pour lui.

Cette appellation présente toutefois deux avantages majeurs, la première est de laisser dans un vague peu culpabilisant des situations que les termes de sans abri ou de sans domicile fixe rendent bien trop envahissantes et précises pour la tranquillité d'esprit à laquelle tout un chacun aspire après une dure journée de travail, la seconde est de laisser supposer par un utile glissement sémantique que le pauvre nouveau se fait peu ou prou complice de son sort, pour ne pas dire franchement qu'il s'y vautre avec complaisance. Le langage se prête à d'amusantes et subtiles variations qui ne font toutefois pas rire le nouveau pauvre car il est généralement d'une nature peu gaie.

Si l'on y regarde d'un peu plus près il faut bien se rendre à l'évidence, le deuxième postulat qui suggère une complicité objective avec le malheur n'est pas dépourvu de sens. Il faut vraiment avoir envie de se laisser aller ainsi alors qu'il est si simple, comme on peut le lire et l'entendre partout, de créer son entreprise, de mettre sur pied dans l'ineffable joie du dépassement de soi une startup performante dans un domaine de pointe, l'Internet fait très bien l'affaire,  et se gorger de stock options comme n'importe qui. Reconnaissons que le nouveau pauvre est un fainéant doublé d'un maladroit, qui ne sait pas saisir au vol les opportunités dont notre bienheureuse époque fourmille. 
Son insistance à agiter son malheur dans les lieux publics ou  les transports en commun est bien gênante, qui force les gens à contempler le bout de leurs chaussures. Un spectacle dont on se lasse assez rapidement contrairement à celui de la chute de rein de la grande rousse qui fait chaque jour métro commun avec vous, le nouveau pauvre est un rustre.

En se déclarant prêt à accepter n'importe quel petit boulot qu'on voudrait bien lui confier, le nouveau pauvre fait montre d'égoïsme autant que d'inconséquence. D'égoïsme en privant Jean-Pierre Leboulet des saines joies du bricolage. Des plaisirs qui lui permettent d'échapper au corvées familiales, chaque samedi qu'il passe dans les grandes surfaces idoines qui sont pour lui  l'équivalent d'une confiserie pour les gosses, et dont il revient généralement, en ayant entassé dans sa Volvo break en même temps que divers matériaux, toute une quincaillerie électrique multifonction dont il aura l'usage un jour c'est sûr, pour réaliser nombre de gadgets évitables.
En cherchant par ses demandes à priver les hypermarchés du bricolage de la clientèle de tous les Jean-Pierre Leboulet  désirant échapper au désœuvrement dominical, le nouveau pauvre risque de perturber par son inconséquence un délicat mécanisme économique fonctionnant à la satisfaction générale.

Au fond le nouveau pauvre n'est qu'un salaud manipulateur qui jouant de son aspect loqueteux et de ses grands yeux tristes ne cherche rien d'autre qu'à perturber nos digestions, à nous empêcher de profiter d'un cholestérol pourtant chèrement gagné à la sueur de nos mâchoires, et pire que tout, à  troubler des festivités grandioses qui verront ce siècle se terminer ou le prochain commencer, peut-être même les deux sous les beuglements ineptes du plus surfait, du plus caméléonesque des écorcheurs de goualante.

Malraux avait raison. En commençant sous d'aussi heureux auspices le troisième millénaire ne pourra être que spirituel, c'est certain. En attendant le nouveau pauvre est un couillon, il n'a qu'à être riche comme tout le monde.


Machin