Les blaireaux sont fatigués.

Est-ce dû aux derniers lambeaux d'un sommeil aux relents de coma, qui s'accroche parfois à vous avec une ténacité que ne renierait pas le plus opiniâtre des morpions ? Mais il est des matins blafards, dans la touffeur humide de ma salle de bain, où tombe sur moi de très haut comme une grande lassitude. Un manque généralisé d'enthousiasme. Un déficit d'intérêt comme dirait Gérard Miller, pour tous ces actes passionnants que l'on fait chaque jour ; se gratter les joues pour leur donner ce poli glabre si apprécié des hiérarchies, se laver, s'habiller, mettre un pied devant l'autre, aller au boulot. Bref : faire des trucs.

C'est généralement à ces moments là, qu'affleure à la surface des quelques neurones qui assurent la permanence à ces heures indues, une question à forte teneur en existentiel garanti grand teint : tout cela a-t-il un sens ? Question vite éludée, c'est déjà suffisamment difficile dès potron-minet, de trouver le chemin de la cuisine, à quoi bon se demander en plus, si cela a une quelconque utilité. Autant se faire un café, c'est une opération qui nécessite un investissement intellectuel des plus raisonnables.
Tenez, puisqu'on en parle du café, vous comprenez vous, par quelle malfaisante alchimie, une poudre aux arômes si subtils, peut se transformer en liquide noirâtre au goût situé quelque part entre l'extrait de fiel et la décoction de glands. Je suis certain que non, personne ne peut l'expliquer. Allez donc vous étonner après cela que tout aille de travers. Surtout le matin.

Et il pleut encore. Enfin il pleut, c'est peu dire. Cela va faire quatre mois qu'il moussonne, qu'il déluge, qu'il imbibe. L'eau semble sourdre de partout, elle s'insinue dans mes tréfonds, m'humidifie les intérieurs. Je me sens devenir spongieux. J'éprouve le vague à l'âme du poisson rouge dans son bocal, prisonnier d'un univers liquide. Le trou d'ozone qui détraque l'effet de serre, très probablement.

J'allume la radio, je ne sais pourquoi. Peut-être pour alimenter mon masochisme. C'est l'heure des génuflexions boursières, des antiennes au marché, des psalmodies au C.A.C 40, au Dow Jones, au Nikkei. C'est l'heure où les prévisionnistes du révolu, les futurologues de l'accompli, les analystes de l'achevé vous expliquent après coup, que la nouvelle économie qui devait balayer l'ancienne d'une pichenette négligente, montre quelques signes de faiblesse. Mais ça ne les surprend guère, ils l'ont toujours su, que tout cela était surévalué et que ça ne pouvait durer.
Bon. Puisqu'ils le disent.

C'est l'heure de Geneviève Dugenou consultante chez Dugenou & Associates Consulting, Gilbert Dugenou analyste chez Dugenou Analystes Inc, et Simon Dugenou broker chez Dugenou Brokers & Co. L'heure à laquelle tous ces Diafoirus, viennent dégoiser à grand renforts de piretoupire, de bitoubi, de bitouci et de que sais-je encore, qui sera démodé avant que l'on puisse en envisager l'utilité, du rien boursouflé, des phrases vides de sens vendues fort chères. Un invraisemblable jargon, qui une fois décortiqué peut se résumer à " p'têt bin que oui, p'têt bin que non " et destiné à masquer le peu de contrôle qu'ils ont, sur des phénomènes qu'ils font profession d'expliquer à d'autres, qui en comprennent encore moins qu'eux.
Ça fout la trouille.

Arrive parfois à se glisser dans ce flux tendu d'âneries pontifiantes, du futile sous forme de musique. Heureusement que sont bannies de cette station les Axelle Raide où les Vilaine Fermière. Des poupées gonflantes, dotées d'un filet de voix évoquant des éternuements de souris cachectique. Vous me direz ça où les braiments de Lara Fabian ou Céline Dion…
Faut choisir entre tendre l'oreille ou devenir sourd.
Tu parles d'un choix.

Pendant que je contemple d'un œil bovin le café qui refroidit dans son bol, je me demande bien ce qu'ils peuvent lui trouver à la Vilaine Fermière, tous ces fans en pleurs aperçus à la télé un soir de paresse intellectuelle absolue. Ils la trouvent sulfureuse, il paraît. C'est vrai qu'elle s'applique de tout son petit cœur à se fabriquer une image de libertine, mais ça sent un peu le besogneux, si vous voulez mon avis. Un vrai mystère. Elle me fait autant d'effet qu'un sac de farine que l'on aurait affublé d'un porte-jarretelles. Peut-être parce que j'ai la libido pas bien réglée le matin. Rien d'autre qu'une histoire de démarrage à froid, si ça se trouve.
Ça me laisse perplexe.

En fait de musique, c'est d'Erik Satie dont il s'agit, la Première Gymnopédie. Par grand beau temps, avec un billet de loto gagnant en main et Laetitia Casta assise sur mes genoux en train de me susurrer à quel point je suis un type exceptionnel, je ne serais pas certain de pouvoir me retenir d'éclater en sanglots, à l'écoute du piano égrenant doucement tant de tristesse déchirante et de désespoir poli. Mais là franchement. J'ai le moral en chute libre qui vient de s'écraser dans les talons avec un grand bruit mou. Pourquoi pas La Marche Funèbre pendant qu'on y est.
C'est d'un délicat.

Et il pleut toujours. Dehors ça glougloute, ça clapote. Le jardin n'est plus qu'un marigot. Je vais le reconvertir en rizière. Si ça continue à dégouliner de toutes les directions, la culture du riz, je sens que ça va devenir porteur comme créneau, par ici. Je me demande si un des ces matins, je ne vais pas voir se coller à la fenêtre une face de gargouille. Résultat de la mutation immonde d'un quelconque protozoaire ayant pris ses aises dans une flaque, au fin fond du jardin, là où on n'ose plus aller sans cuissardes.
Même la météo m'en veut particulièrement.

Tout cela serait encore supportable s'il ne fallait aller travailler. Mais comment font-ils les autres, les collègues ? Est-ce qu'ils font semblant aussi ? Ils ne se sentent tout de même pas concernés par les objectifs, les challenges et le dépassement de soi au service de l'entreprise. Toutes ces sornettes que les DRH essayent de nous fourguer avec des airs patelins de maquignon. Est-ce que les autres aussi, se retiennent de rire à l'écoute de la rhétorique économique, de la théorie des segments de marché et autres fariboles.
Ça m'épuise.

Et pourtant je devrais être heureux, je fais dans le high-tech, le métier de pointe. Mais la pensée d'aller expliquer pour la millième fois à un quidam, qui va me regarder en se demandant comment une entreprise a pu un jour embaucher un tel crétin, que non je n'y suis pour rien et que non encore, ce n'est pas expressément de ma faute, si Word lui explose à la tronche chaque fois qu'il essaye d'incorporer dans son document une image de 450 mégas en 78 trillions de couleurs, me déprime. Ils prennent cela pour de la magie. Mais s'ils pouvaient au moins me prendre pour un magicien ; même pas. Je n'ai plus la patience, ni la foi, ni l'abnégation, ni rien. C'est informatique que je voulais faire moi et pas Mère Thérésa.
J'aurais dû faire Brad Pitt à la place, c'est mieux considéré comme métier.
Chienne de vie.

Et il pleut encore, toujours et derechef. Ça confine au grandiose, ça cataracte : c'est Niagara. A cause de l'effet d'ozone dans le trou de serre. Certainement.

MachiN