Chroniquedouille.

Il faut dire les choses comme elles sont : le monde ne va pas bien. Ou plus exactement, il ne va pas comme il faudrait qu'il aille, c'est-à-dire juste ce qu'il faut de travers, pour que le chroniqueur, même dilettante, même sporadique, y trouve à défaut d'incongru ou de pittoresque, de quoi alimenter des chroniques qui font les délices de mon chat. Pour peu que je n'oublie pas d'y joindre quelques harengs, soigneusement emballés dedans. Mon chat aime grignoter en lisant.
Oh je ne dis pas qu'il ne fait pas ce qu'il faut - le monde, pour respecter son cahier des charges, pour assurer vaille que vaille son lot de malheurs et de catastrophes, son minimum syndical en quelque sorte. Mais prenez le récent tremblement de terre en Inde. Comment voulez-vous intéresser les gens, je veux dire les vrais gens, de chez nous, à des événements qui se passent aussi loin. Chez des pas assez blancs et des tellement pauvres, qu'ils n'achètent même pas ce qu'il faudrait d'Airbus pour mériter une compassion authentiquement occidentale. Car l'Airbus, quoique un peu coûteux, est un excellent fluidifiant des voies diplomatiques.
De plus, comment s'indigner sans faire rire, de la tectonique des plaques ? Alexandre Vialatte saint patron du chroniqueur, fut-il dilettante ou même sporadique, à qui rien de ce qui est n'était étranger, l'aurait certainement dit : la tectonique des plaques est irréfutable.
On ne lutte pas contre l'irréfutable, on s'y résout.

Prenez l'échouage des Kurdes sur le littoral varois. Parlez-en autour de vous ; auprès d'un panel représentatif, comme disent si bien les marketoïdes et demandez à ces vrais gens (d'ici), ce qu'ils en pensent, vous verrez bien. Parmi ceux qui ne prendront pas les Kurdes pour une variété de méduses ou de cétacés, infortunées victimes de la pollution venues s'échouer sur une de nos belles plages, une fois ôtés des réponses les " Rien à battre " et les " Peuvent pas faire ça chez eux ", que va-t-il en rester ?
Pas grand-chose j'en ai peur, le Kurde n'est pas chroniquement porteur.

Non vraiment, la vie du chroniqueur n'est pas une vie, même si les événements s'appliquent parfois à lui donner raison. Dans une récente chronique, je détaillais les avantages qu'il pouvait y avoir à mourir. Parmi ceux-ci, était le fait non négligeable, qu'à cette occasion, tout le monde vous trouvait d'innombrables qualités. Ainsi, la France s'est réveillée lundi peuplée de 60 millions d'admirateurs de Charles Trenet. Des voix se sont même élevées ici ou là pour lui réclamer des funérailles nationales.

Pourquoi pas, si l'on y songe ? Depuis qu'un progrès aveugle a mécanisé à l'excès la chose militaire, la déshumanisant en quelque sorte, l'abandonnant au technicien, lui retirant ce côté manuel et artisanal qui permettait à bon nombre de poètes, d'exaltés, d'exprimer sabre au clair la quintessence de leur talent, notre morne époque ne produit plus qu'en quantités infinitésimales du funéraillable national, du glorieux posthume. Alors oui, pourquoi pas ? L'auteur de " Que reste-t-il de nos amours. ", vaut sans doute bien ceux de " Que reste-t-il de nos armées. "

En désespoir de cause je pourrais toujours vous parler de moi. Qu'est-ce qu'écrire au fond ? Si ce n'est parler de soi par des moyens détournés. D'ailleurs, il n'est guère que le bottin téléphonique pour se risquer à parler des autres. Mais voilà, nous sommes en période de littérature somatique et de contrariants détails techniques, je suis à peu près en bonne santé, m'empêchent de vous narrer par le menu l'évolution d'une intéressante maladie pleine de glaires et de sanie qui m'aurait fait prendre conscience de mon moi profond. Je pourrais bien sûr vous raconter comment la douleur subséquente à des cors au pied ou une fistule, m'a permis d'atteindre à l'universel, là où tout et rien ne font plus qu'un . Je pourrais avec force cris rauques et déchirants, hurler mes angoisses et mon mal-être à la face de mon nombril.
Je pourrais. Mais ce sera pour une autre fois.

Reste la boitakons. Fidèle à sa mission civilisatrice, elle est l'ultime recours du chroniqueur en panne d'inspiration. Je n'ai pas été déçu. On y voit en ce moment Michel Serres vantant, dans une publicité à la gloire d'un quelconque opérateur de téléphonie mobile, les mérites de l'UMTS.
L'UMTS qui est censé faire la somme, de tous les moyens de communication connus et utilisés à ce jour, nous permettra de tenir le monde entre nos mains. Ça tombe bien, je n'ai jamais su quoi faire de mes mains sitôt ôtées de mes poches, maintenant grâce à l'UMTS, je vais pouvoir les occuper à quelque chose d'intelligent. Car je ne doute pas un seul instant du bonheur radieux qui va fondre sur nous à cette occasion. Le bonheur aujourd'hui, est aisément identifiable, il pèse un nombre raisonnable de grammes, tient dans une poche et sonne au moment où l'on s'y attend le moins. Ça au moins, c'est une définition objective, dépourvue des élucubrations traditionnellement associées au sujet.
Remarquez je fais mon intéressant là, presque mon libre-penseur, mais comment être contre le téléphone portable ? Seul peut l'être à la rigueur, celui qui ne s'est jamais trouvé la nuit sous la pluie, en panne de voiture, au beau milieu d'un cambrousse improbable et très certainement hostile, mais les autres…
L'intransigeance morale de nos jours, tient vraiment à peu de choses.

Ce que je ne sais pas encore, c'est si l'irruption d'un philosophe dans la réclame, un domaine jusque là réservé aux acteurs en période de tiers provisionnel douloureux - pour certains, quoi de plus naturel que de passer de la promotion du navet à celle de voitures ou de pâtes - est un exemple qui ne sera jamais suivi, ou s'il préfigure l'arrivée massive d'autres intellectuels. Bien sûr ils ne pourront pas tous vendre du noble, comme de la communication, il est normal que le premier arrivé soit le premier servi, mais je ne doute pas qu'en recourant à une judicieuse dialectique assistée de contorsions sémantiques, BHL ou Glucksman n'arrivent un jour à nous fourguer de la cuisine en chêne massif, des surgelés ou de la lessive en tube.

En mettant le point final à cette chronique, je constate - ce qui ne surprendra que les anachorètes ou les moines trappistes - qu'il est étonnamment facile, de ne rien dire tout en parlant beaucoup. Comme nous le dirait sûrement Gérard Miller, c'est rassurant, quelque part.

Quelque part certes, mais où ?

MachiN