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Vous reprendrez
bien un doigt ?
J'aime bien le
cinéma. Bouleversante déclaration je vous l'accorde,
et d'une folle originalité, nous devons être un
nombre respectable de millions d'individus de par le monde, à
partager cet intérêt pour les images qui bougent.
Il n'empêche, foin d'originalité à tous crins
! J'aime le cinéma qui me distrait de mon quotidien, me
fait rêver ou réfléchir, m'émeut,
m'indigne, me fait rire et parfois même m'endort. Oui vous
avez bien lu : m'endort, car il existe un cinéma aux vertus
somnifères d'autant plus appréciables, qu'il est
au contraire de la pharmacopée classiquement dormitive,
en vente libre et dépourvu de ces néfastes effets
d'accoutumance, indissociables des substances chimiques.
Il en existe
une grande variété, de ces films aux qualités
narcotiques avérées. En ce qui me concerne, les
plus efficaces sont ceux, montrant en plan fixe durant trois
heures quinze, un homme au visage aussi craquelé qu'un
paysage de sécheresse sahélienne, vêtu de
noir, assis en tailleur au beau milieu d'une steppe d'Asie centrale
et dans le regard - inlassablement fixé sur l'horizon
tremblant de chaleur - duquel, passe tout le dérisoire
de la condition humaine.
J'aime le cinéma,
il y en a pour tout les goûts. Mais aussi pour tous les
dégoûts, et là j'avoue la profonde perplexité
- à défaut de termes plus désobligeants
- qui est la mienne, devant le cinéma dit " gore
" .
Il y a très certainement dans le spectacle de corps démembrés,
de moignons sanguinolents, de têtes arrachées, de
restes putrescents offerts au vigoureux appétit des asticots,
et de cadavres auxquels on nie tout respect par delà la
mort, en les ravalant au rang de bidoche d'équarrissage,
une beauté formelle doublée d'une poésie
sauvage, mais je dois dire que cela m'échappe un peu.
Quand par désuvrement il m'arrive de faire part
de ces très légères réserves, on
me rétorque le plus souvent avec l'air supérieurement
agaçant de celui à qui on ne la fait pas, qu'il
s'agit là de xième degré, que tout ça
c'est à rien que pour " de rire ".
Je veux bien. Alors disons que j'atteins là, à
mon grand dam, les limites de mon sens de l'humour, et qu'il
va me falloir opérer des révisions majeures dans
ma conception de ce qui est rigolo.
Longtemps relégué dans l'enfer des sous-genres
à boutonneux convulsif, faisant les délices d'une
minorité d'amateurs éclairés, le gore vient
de gagner le respect du cinéphile distingué et
par delà l'intérêt du grand public, avec
l'apparition de ce héros charismatique qu'est le serial
killer. Le tueur en série, boucher stakhanoviste, massacreur
minutieux et véritable artiste du dépeçage
dont aucune des plus atroces manies ne nous est désormais
épargnée, donne enfin au genre ses lettres de noblesse.
Et c'est tant mieux, car faire de l'argent avec ce qu'il y a
de plus abject et de plus terrifiant dans les bas-fonds d'une
nature que l'on n'ose plus qualifier d'humaine c'est bien, mais
c'est encore mieux si on peut lui donner ce vernis cultureux
qui plaît tant et vous habille la barbarie d'un vernis
esthétisant du meilleur goût.
Après
le Digital Trucmuche destiné à rendre au mieux
la douce musique du gros calibre, et des crânes qui explosent
sous l'impact des projectiles violemment expulsés du précédent,
le Dolby Bidule et le Surround Chose voués eux, à
la restitution mélodieuse de divers véhicules ou
biens immobiliers se désintégrant dans une grandiose
et pittoresque pyrotechnie, voici venu le temps des films en
Gerborama.
Un procédé qui contrairement aux précédents,
ne nécessitera nul aménagement électroniquement
dispendieux des salles dans lesquelles on projettera ce type
de film. Il suffira seulement - à l'instar de ce qui se
fait déjà dans les avions - d'adjoindre au dossier
du siège qui précède, une pochette contenant
un sac en papier dans lequel on pourra restituer l'intégralité
de son quatre heures, sans avoir à courir aux toilettes,
évitant ainsi de perdre - c'est le cas de le dire - la
moindre miette du spectacle en cours.
On peut être
à peu près certain, tant est grande la vénération
du paradoxe, qu'il se trouvera un Gérard Miller de service,
pour expliquer et même justifier à grand renfort
de mots se terminant en ique, la fascination complaisante pour
les intéressantes vocations d'équarrisseur et le
plaisir malsain de la plongée en apnée dans la
psyché un peu trouble, de ceux à qui on n'a pas
témoigné dans leur prime enfance, toutes les manifestations
d'un amour authentiquement maternel. Ceci expliquant en grande
partie cela.
Je dis tout ça,
qui n'a au fond pas grande importance, à l'occasion du
retour tant attendu sur nos écrans de ce cher Hannibal
le cannibale, qui est au serial killer tout venant et il faut
bien le dire généralement mal dégrossi,
ce que le beau Brummell était aux dandys de son époque,
un must, un parangon, une figure emblématique, fine gueule,
gastronome hors pair, aimant son prochain jusqu'à s'en
repaître avec gourmandise. On voit par là qu'il
existe, et ça fait chaud au cur, chez les tueurs
en série comme chez tout le monde, une plèbe composée
de vulgaires tâcherons et une aristocratie faite d'esthètes
raffinés, même si légèrement décadents.
On aurait cependant
tort que de ne voir dans ce film qu'un spectacle de plus, ou
un degré supplémentaire - vite banalisé
- franchi dans la surenchère de l'immonde, il nous dit
bien plus que cela.
D'abord soyons réaliste, puisqu'il n'y a pas de mal à
faire de l'argent, qu'il s'agit d'une fin en soi et que peu importent
les moyens, pourquoi ne pas en faire encore plus au moins coûtant
?
Pourquoi payer des sommes extravagantes, des bateleurs dont on
n'est pas vraiment certain que la finesse du jeu soit le facteur
déterminant dans l'attirance que le chaland éprouve
pour ce type de films, alors qu'il existe dans les archives de
toutes les télés du monde, des images si épouvantables
que nul n'a jamais osé les montrer. Pourquoi ne pas les
utiliser ? Pourquoi ne pas les rentabiliser, au lieu de les laisser
se perdre bêtement ? Imaginez les économies ainsi
faites sur la production, plus de figurants, plus d'acteurs,
plus d'auteur de scénario et de metteur en scène
à rétribuer grassement, que des images.
Ensuite, il amène
de l'eau au moulin de tous les mal pensants persuadés
de l'existence d'un jugement de classe. Je m'explique : prenez
un dégénéré appalachien - notez bien
que je n'ai rien contre les Appalaches - d'autres parties du
monde fabriquent des crétins congénitaux tout aussi
présentables, consanguin jusqu'à l'autoreproduction.
Imaginez le sale, barbu et pieds nus en train de touiller un
chaudron, duquel dépasse la tête d'un infortuné
touriste ayant eu la mauvaise idée de passer par là.
Un grand vent d'horreur vous secouera très certainement
à cette vision.
Bon. Maintenant prenez, disons au hasard, un psychiatre bien
de sa personne, amateur de beau, érudit italianisant,
et imaginez le se délectant de foie humain poêlé,
servi avec des fèves au beurre ou dégustant de
la cervelle sur pied - si l'on peut dire ainsi - tout en citant
volontiers Dante ou l'Arétin. Se pâmant devant Michel-Ange
ou le Titien. Gageons que vous serez séduit par sa culture
et enclin à lui pardonner ses regrettables habitudes culinaires.
Si l'on part du principe que le cinéma est le miroir dans
lequel se reflète le monde dans lequel nous vivons ou
allons vivre, on peut si l'on est pessimiste s'interroger sur
l'état de nos sociétés. On peut se dire
que rien n'a vraiment changé depuis le temps où
les Romains de repaissaient des jeux du cirque, des massacres
et des combats de gladiateurs. On peut se dire que le costume
trois pièces où le jean ne font que remplacer la
toge, mais habillent toujours la même brute.
On peut aussi en étant optimiste et à l'heure de
la nourriture frelatée, à l'heure où le
problème de la vache folle risque d'être, grâce
à la fièvre aphteuse résolu par abandon
définitif des participants, y voir un plaidoyer habile
pour une nouvelle façon de se nourrir : un plaidoyer en
faveur de l'anthropophagie.
Dépassons rapidement de mesquines considérations
culturelles ou éthiques, avec ce pragmatisme bon enfant
et ce souci d'efficacité qui caractérisent si bien
notre époque, arrêtons nous aux aspects positifs
du cannibalisme. Et il y en a, que l'on en juge plutôt.
L'humain par
son nombre et son taux de reproduction en constante expansion,
représente une réservoir de nourriture quasi inépuisable.
Sa facilité d'élevage, il fait cela quasiment tout
seul, la quasi absence d'infrastructures adaptées pour
ce faire, constituent des atouts décisifs, en cela qu'il
n'y aura plus besoin de population spécialisée
en ce domaine. Ce sera la fin des éleveurs, et donc la
fin des subventions dont il font si goulûment consommation.
Un argument qui ne laissera pas de marbre, le contribuable harassé
qui maugrée en chacun de nous.
Avec l'anthropophagie disparaîtra la famine dans les pays
pauvre, il suffira de manger son voisin. Avant que celui-ci ne
vous mange bien évidemment, mais un peu d'émulation
et de saine compétition ne nuit point. Ce ne sont pas
les tenants du libéralisme à poil dur qui oseront
soutenir le contraire.
Bien sûr
il conviendra de rester particulièrement vigilant dans
la vie courante. Par exemple si l'objet de votre flamme vous
trouve à croquer ou déclare avoir faim de vous,
évitez les invitations à de tendres soupers, qu'il
pourrait vous faire. Vous risqueriez fort de vous y retrouver
en tant que plat de résistance.
De même lorsque dans les dîners en ville on vous
dira vous reprendrez bien un doigt, évitez l'impair, répondez
: de qui, à la place de : de quoi.
Ça montrera en même temps que l'extrême raffinement
de vos goûts, une amicale connivence avec vos hôtes.
MachiN |
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