J'ai comme un doute.

Le 26 avril 1986, Victor Ivanovitch Dugenouvski, concierge de la centrale nucléaire Iossif Vissarionovitch Djougachvili située à Tchernobyl - charmante bourgade du fin fond de l'Ukraine au nom jusque-là ignoré de tous - était, comme chaque jour, en proie à une euphorie titubante consécutive à l'ingestion massive d'un liquide obtenu par distillation d'une fraction négligeable de la surproduction betteravière locale. Il s'agissait d'un véritable nectar aux caractéristiques gustatives et olfactives situées dans un quelque part indéfinissable entre le vitriol et le kérosène, dont il faisait une consommation immodérée destinée à compenser un excès d'allégresse soviétique quotidienne. C'est en allant faire provision de ce breuvage récolté à la sortie d'un alambic de fortune, qu'il arracha en s'y prenant les pieds, la dérivation bricolée par ses soins en provenance du réacteur numéro 2 servant à pourvoir en chaleur le dit alambic.
Ce qui eut pour effet principal, à l'issue d'un enchaînement de circonstances toutes plus fâcheuses les unes que les autres, de propulser violemment dans l'atmosphère en même temps qu'une bonne partie des bâtiments, une quantité non négligeable d'éléments à la nocivité garantie par une technologie raffinée et aux conséquences préoccupantes à terme pour la joie de vivre de qui allait les inhaler.

Ce concentré de technicité électronucléaire soviétique pulvérisée en orbite basse au dessus de notre bonne vieille planète, allait constituer ce que les médias nommèrent alors, avec ce souci d'originalité constamment renouvelé qu'on leur connaît, le nuage de Tchernobyl. Un nuage qui par un de ces prodiges dont notre beau pays est si coutumier, eut l'extrême élégance de se dérouter à l'approche de nos frontières vers d'autres contrées moins bénies des dieux pour éviter de gâcher de ses gros doigts tout sales l'harmonie unique de nos paysages et la douceur d'y vivre subséquente.

C'était il y a quinze ans, ce que me rappelait obligeamment la voix émanant de l'autoradio, alors que pris dans des tracas circulatoires, je contemplais d'un œil à l'alacrité de bovidé au pacage la thrombose routière en formation. Cela se serait passé il y a quatorze années, que ça en eût présenté bien moins d'intérêt, pour ne pas dire aucun. L'homme est volontiers commémoratif qui n'aime rien tant que ressasser de l'événement à compte rond. Encore que, quinze années constituent, en ce qu'elles ne sont pas divisibles par dix, une déviance par rapport à ce que préconise la stricte orthodoxie commémorative qui ne se complaît vraiment que dans le centenaire.

Enfin, ne chipotons pas pour si peu, tout va si vite aujourd'hui et n'allons pas nous plaindre de cette occasion donnée à l'un ou l'autre expert, l'un ou l'autre cacique, une élite comme on dit, de venir se mêler au tout venant, dans le but louable de lui expliquer, à l'ilote, de la voix un peu lasse de qui fait des efforts méritoires mais désespérés pour être compris de gens manifestement incapables de survivre aux altitudes intellectuelles où il a l'habitude d'évoluer, ce qu'il est bon de penser de la commémoration dont on cause dans la boitakons.

Il n'est de bonnes commémorations que funéraires et là ça tombait bien. Des trublions, des sceptiques, peut-être même des suspicieux professionnels, ayant émis l'hypothèse - très vraisemblablement farfelue - d'une corrélation possible entre les pérégrinations touristiques du folâtre nuage et une augmentation notable du nombre de cancers de la thyroïde constatés en France, on avait provisoirement fait descendre de sa tour d'ivoire, pour parler dans le micro et rassurer les populations au bord de l'exode, un mandarin quelconque, chef du service des maladies qui ne font pas rire à l'hôpital dont on ne revient que définitivement guéri de tout.

L'homme, sous le ton duquel perçait le sourire crispant de qui sait, avait très certainement déjà côtoyé par microscope interposé des organismes unicellulaires. Pensant sous l'effet d'une bien compréhensible déformation professionnelle s'adresser à des amibes, il avait préparé un argumentaire à portée de leur compréhension. Celui-ci quoique brillant, se résumait en peu de mots : il n'existait pas d'augmentation du nombre des cancers de la thyroïde qui serait imputable au passage du fameux nuage. Si l'on trouvait de tels cancers aujourd'hui plus qu'avant, c'est parce qu'on les cherchait et que les moyens d'investigation actuels permettaient de déceler des tumeurs qui autrefois seraient passées inaperçues de l'œil vigilant, quoique un peu myope en l'occurrence, de la médecine.

C'était d'une logique imparable, il suffisait pour ne pas tomber malade de ne pas chercher à savoir si on pourrait l'être. Je ne sais pas si ce brave homme avait bien envisagé ce que le postulat avait de révolutionnaire, et à quel point la médecine contemporaine allait pouvoir se définir par un avant et un après ses déclarations. Il convenait dès lors de traiter le cancer non plus par les moyens traditionnels, mais par le mépris, bien plus simple à mettre en œuvre et bien moins coûteux pour la collectivité.
Mais me direz-vous, quoi de plus normal si l'on y songe un peu, que le non passage d'un nuage radioactif ait abouti à provoquer une augmentation de non maladies.

Je m'admire, je m'épate, je m'époustoufle. Il n'y a pas si longtemps, j'aurais émis des remarques désagréables à son encontre, des suppositions déplaisantes à l'égard de ses géniteurs, je l'aurais peut-être invité à aller se faire voir dans des contrées lointaines peuplées d'indigènes accueillants. Je lui aurais dit des choses désobligeantes, disgracieuses et définitives, de celles que l'on profère sous l'emprise d'une colère aussi violente que mauvaise conseillère. Au lieu de toutes ces horreurs échappées d'un ténébreux passé néandertalien, je suis resté d'un calme marmoréen. J'ai subi cela avec un stoïcisme dont je ne me serais pas cru capable. Encore que, je me demande s'il ne serait pas dû à une forme d'anesthésie cérébrale ou à une mithridatisation à la sottise, plutôt qu'au noble détachement intellectuel. Quoi qu'il en soit, l'affaire s'est soldée par un volant à peine mâchouillé et un pommeau de levier de vitesse tout juste déboîté. Autant dire rien.

Enfin vous le saurez à présent, le cancer de la thyroïde, peut-être même tous les autres, c'est teigneux comme un caïd de bal parquet, faut surtout pas le chercher sous peine de le trouver. Alors s'il vous arrivait par malheur d'en croiser un au hasard, vous savez ce qu'il vous reste à faire : regardez ailleurs, faites celui qui ne l'a pas vu, et il vous fichera la paix.

Bien que cette intéressante explication ait obtenue la caution d'une de nos plus hautes instances médicales, il n'en reste pas moins qu'un horrible doute à face camuse de vipère s'insinue en rampant dans mon esprit : je me demande si parfois, comme ça en passant, de temps à autre, sans y toucher, on ne nous prendrait pas pour des crétins congénitaux.

MachiN