Télé thons.

Où peut on trouver quelques millions de blaireaux regardant, à longueur de journée et parfois même de nuit, évoluer une bandes de thons ? La réponse est : vissés devant leur télé, victimes d'un prion télévisuel nommé Loft Story, agent pathogène d'une grave et foudroyante maladie : la loftopathie encéphalique aiguë, qui rend complètement loftingues, les sujets touchés.
Au rythme où va la contagion, si des mesures drastiques comme l'abattage des récepteurs de télé, ne sont pas rapidement envisagées, il est à craindre que l'épizootie ne s'étende à l'ensemble du cheptel.
Pour des spéléologues égarés en quelque aven, les habitants d'un ashram poitevin, ou les occupants de caissons étanches, tous bienheureux, en rupture provisoire de ce qu'il faut bien à défaut d'autre mot nommer civilisation, et qui ne sauraient pas encore de quoi il retourne, Loft Story est une émission de télévision. D'une télévision un peu particulière que l'on nomme aussi télé poubelle, et n'a jamais aussi bien qu'à ce jour mérité le titre de : " boitakons ".

Le concept est suffisamment simple pour toucher le monosynaptique commun, qui compose l'essentiel du public visé, plus généralement nommé par les marketomanes convulsifs stipendiés épris de déontologie de proximité : le cœur de cible.
Il s'agit de réunir dans un loft et de faire vivre 24 heures sur 24 sous les yeux de caméras pudiques - l'inévitable croustillant étant relégué sur d'autres canaux plus " confidentiels ", ou mieux, échappant à la juridiction du CSA, comme le ouaibe, toujours lui - , 11 spécimens d'humanité, 5 femelles et 6 mâles entre 20 et 30 ans, sûrement jugés par les marketeux précédemment cités, comme représentatifs. De quoi, ça on ne le sait pas bien encore, mais des hypothèses, dont certaines désobligeantes, commencent à se former.

Il y a là parmi d'autres, un exemplaire de surfer peroxydé apparemment peigné avec une poignée de pétards et qui semble avoir pris sa planche sur le coin de la tête plus souvent que nécessaire, un beau gosse professionnel, un intellectuel reconnaissable à ses lunettes, la notion de crétin bigleux n'ayant pas encore touché le grand public, une maîtresse j'ordonne/cheftaine scout/gentille organisatrice, et aussi une blonde à la forte poitrine dotée d'un galbe un peu trop parfait pour être honnête.
Ce dernier cas mérite un peu que l'on s'y attarde. On l'a qualifiée dans la presse de bimbo triste. Ce qui m'a particulièrement interpellé, dans la mesure où cela contredit de façon flagrante la croyance communément admise qui veut que, en vertu d'un principe d'équilibre, la nature par une répartition judicieuse des masses, compense l'absence de cervelle par une surabondance mammaire chez la femme, musculaire chez l'homme.
Puisque que le décérébré est ontologiquement joyeux, et sachant que la tristesse réclame un minimum d'effort intellectuel, la juxtaposition de ces deux mots bimbo et triste décrit une impossibilité biologique. Il est rare de lire des sottises dans la presse, mais comme nous le constatons en ce cas précis, cela arrive parfois.

Tous ces braves jeunes gens réunis en cette Thélème, ne sont évidemment pas là que pour échanger, à base de " Tu ouas là, c'est fou je veux dire", des considérations fulgurantes un peu sur l'être et beaucoup sur le néant, mais pour gagner une maison assortie d'autres babioles, à l'issue d'un parcours éliminatoire s'étalant sur bien trop de jours, qui aura décimé les participants pour ne conserver qu'un couple.
L'éviction d'un candidat se fera sur proposition des lofteux eux-mêmes - ambiance garantie - , avalisée par le public tendant le pouce vers le sol, dans le plus pur style jeux du cirque.
Regrettons toutefois la pusillanimité des organisateurs, qui ne sont pas allés jusqu'à jeter aux lions les éliminés, alors que cela se pratiquait couramment pour la plus grande joie des spectateurs il y a tout juste deux mille ans. On voit par là, qu'il leur reste encore un peu de progrès à faire dans l'organisation du divertissement de masse.

Ce que je vous dis c'est ce que j'en ai entendu ou lu, et juste pour le plaisir de faire le malin. J'ai bien essayé de regarder hier matin comme tout le monde, mais je suis tombé sur un plan fixe d'une demi-heure, représentant un dortoir dans lequel ces braves jeunes gens en écrasaient comme des bienheureux . C'était assez palpitant, j'éprouvai autant d'émotions qu'à regarder dormir mon chat ou se remplir la baignoire. J'ai laissé tombé tout tremblant, au bord de la surcharge d'adrénaline. Enfin globalement, le jour où je voudrai m'offrir une lobotomie, je ferai ça par les moyens conventionnels, couverts par la sécurité sociale, plutôt que par la télé.

Loft Story on ne parle plus que de ça, que fais-je d'autre en ce moment, d'ailleurs. L'affaire est d'importance qui divise la France et va renvoyer l'autre Affaire, Dreyfus, au rang de querelle de fin de banquet pour amicale d'aphasiques. On a les grandes causes que l'on peut, mais j'ai bien peur qu'en guise de Zola il faille se contenter cette fois-ci et une fois de plus, de Gérard Miller.

Je vous jure cependant que j'ai beau m'essorer la cervelle, me creuser la matière grise et me presser le neurone, je n'arrive pas à accoucher d'un quelconque avis sur la chose. En parler à la rigueur, mais en penser quoi que ce soit, si l'on considère ce sur quoi s'exerce la réflexion, me semble une dépense d'énergie proprement démesurée.

C'est une position qui va devenir de moins en moins tenable, je le sens. Ayant répondu l'œil vitreux " Faut-il vraiment en penser quelque chose ", à quelqu'un qui me demandait mon avis sur Loft Story, probablement dans la seule intention de me fourguer le sien. J'ai vu passer rapidement mais distinctement sur le visage de mon interlocuteur, l'air de qui regrette le pilori agrémenté de jets de légumes pourris, les bastonnades publiques et autres joyeusetés du même ordre qu'il serait bon de m'appliquer séance tenante.

Est-il bien utile me direz-vous d'avoir un avis en propre, alors qu'il est si facile de s'en procurer un en prêt-à-penser, auprès de spécialistes ayant pignon sur rue ?
La réponse est évidemment non, l'offre est pléthorique et je suis donc allé faire le tour des vendeurs d'opinions en kit.

Laissons de côté ceux qui absorbent sans rien dire et goulûment du Loft Story toute la journée, dans la seule intention de savoir et voir en temps réel, qui va tringler qui. Je veux bien emprunter un avis, mais pas à n'importe qui.
Reste les pour et les contre qui le font savoir. Le discours des contre est assez prévisible. Ils brandissent les grands principes, qu'ils sont allés chercher dans l'armoire, où on les range bien soigneusement dans la naphtaline en attendant les occasions idoines. Ils s'indignent, en trémulent de la plume ou de la voix, et dénoncent la manipulation, l'atteinte à la dignité humaine, le voyeurisme. Cela pour certains, juste avant d'aller se régaler, c'est le cas de le dire, des aventures gastronomiques de ce cher Hannibal le cannibale. Mais ce n'est pas la même chose parce que là il ne s'agit pas de fiction, mais de vraies gens. Moi je veux bien.

Mais pourquoi s'indigner bruyamment, là, maintenant ? Peut-être parce que ça se voit mieux, mais où donc étaient les grandes âmes, qui font semblant de découvrir l'éternelle et foncière crapulerie de la nature humaine ? lorsque des présentateurs au sourire cauteleux de maquignon, des vendeurs d'illusions frelatées, dégoulinant de fausse compassion amenaient de pauvres gens à livrer en pâture à la concupiscence obscène d'un public heureux, le spectacle de leur malheur, bien triste et bien épais.
Ils n'ont pas tort bien sûr, puisque seul un minimum de résistance indignée parviendra à éviter que ne soient retransmises à terme, en " prime-time " si juteux en rentrées publicitaires, les exécutions capitales des pays où cela se produit couramment. Imaginez un peu les parts de marché glanées à cette occasion. Mais enfin, il y a dans le chœur des vierges, beaucoup d'outragées de circonstance.

Les pour eux, ne sont pas toujours là où on pourrait les attendre, chez les bas de plafonds et les beaufs à front de bœuf. On en retrouve chez certains professionnels du contre-pied qui fait chic et du paradoxe mondain. Malades à la pensée de mettre, ne serait-ce qu'une fois, leur pensée dans les pas d'autrui, ils ont trouvé là une occasion inespérée de se démarquer des petits camarades, tout en laissant libre cours à une imagination débridée, où le n'importe quoi enrobé dans des mots à forte valeur ajoutée y côtoie l'extravagant dans ce qu'il peut avoir de sublime, de grandiose, de démesuré, tant il est vrai qu'à un certain degré d'abstraction et d'obscurité il est difficile pour le profane de différencier le génie de l'idiotie absolue et irrémédiable.
L'essentiel de leurs élucubrations tend à présenter les lofteux comme les derniers exemplaires d'humains libres, nous renvoyant au visage l'image d'une société kafkaïenne dans laquelle nous, pauvres aliénés, errons en proie au vide existentiel qui nous ronge. Le reste est de la même eau et vous fait douter de vos yeux et vos oreilles, en même qu'il vous fait regretter que le coup de pied au cul porteur d'évidentes et avérées vertus thérapeutiques ne puisse pas encore être livré à domicile par coursier interposé. Je verrais assez bien pour l'occasion l'équivalent d'un InterFlora.

Finalement ni pour ni contre mais bof, fidèle en cela à mon intention, ou plutôt absence d'intention initiale. Tout ce tintouin à l'ère de la télécommande multifonctions, ça m'épate. Qu'on en fasse tout un fromage, j'aurais compris à la rigueur dans le temps, lorsque éteindre sa boitakons demandait une logistique infernale, qu'il fallait poser sa bière, essuyer les miettes de chips qui vous couvraient les jambes, enfiler ses charentaises, se lever et marcher jusqu'au poste pour lui couper le sifflet, mais maintenant…

Ayons une pensée émue pour la concurrence qui n'a pas osé, pour d'obscures raisons dans lesquelles le respect du spectateur figure très certainement en bonne place, sortir la première une émission de ce type, et sur la face d'ictérique de laquelle est figé un rictus d'envie dont s'écoule sous forme de bulles d'écume verdâtre, l'amère et douloureuse déception de qui voit lui échapper les rentrées publicitaires qui vont avec des taux d'audience rarement atteints, et dont aucun directeur de chaîne n'aurait jamais osé rêvé, même dans la pire des défonce sous LSD.

Une phrase à la mode ces temps-ci, dit qu'il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries, que sa connerie sur des choses intelligentes, ça reste à démontrer mais c'est oublier qu'il est aussi possible, ce qui est généralement le cas, de mobiliser sa connerie sur des conneries.
Nous avons actuellement une assez brillante démonstration de la pertinence de cette troisième proposition, mais je crois que je vais réserver la mienne pour une occasion moins fréquentée, parce que pour celle-ci, les volontaires se bousculent en rangs serrés.

MachiN