Faut ce qu'il Faust.

Notre époque est moderne. Pas plus rétorqueront d'aucuns, que toutes celles qui l'on précédée et qui le furent en leur temps. C'est vrai, mais la nôtre l'est mieux. Moderne, je veux dire. C'est tout de même la première, à déclarer contraire au cours naturel des choses le vieillissement, et à se donner les moyens de venir à bout de cette curieuse anomalie par voie médicamenteuse.
C'est du moins ce que disait en substance, un dossier paru dans un hebdomadaire de la gauche subversive. Qui pour une fois, ne faisait pas sa une sur les prix scandaleusement élevés de l'immobilier parisien. Ce en quoi il avait bien raison, il y a en France et peut-être même dans le monde, plus de vieux en puissance que d'acheteurs potentiels de propriétés parisiennes.
On appelle ça cibler le lectorat. De plus, il y a aussi des vieux de gauche.

J'ai donc lu avec un intérêt tétanisé, ce dossier traitant de la nouvelle jouvence à la mode. La DHEA que ça s'appelle. Ce qui fait sérieux. Bien plus que ne le faisait en son temps, celle de l'Abbé Souris, à moins que ce ne soit Souri, j'ai la mémoire qui flanche.
Un indubitable signe de débilité sénescente. Dont je profite sans vergogne pendant que c'est encore possible. Car bientôt, gavé de DHEA régénératrice, je n'aurais même plus cette échappatoire pour couper court à d'innombrables corvées. Tout homme marié tentant d'éviter les effets collatéraux des fougues créatrices de son épouse, me comprendra sur ce point.

La jouvence de l'Abbé Rongeur (pour ne faire de peine à personne), en sus d'indéniables vertus rajeunissantes rigoureusement attestées par une photo de Mathusalem avant et après le traitement, devait posséder - si mes souvenirs sont à peu près d'équerre - au contraire de la DHEA, la faculté de guérir les ongles incarnés.
Aucune médication de ces époques, n'aurait pu se permettre de faire l'impasse sur ce point, sans passer pour vil élixir de charlatan.
Pour les ongles incarnés, il faudra donc se rabattre sur autre chose que la DHEA, en attendant que des pharmacologues de talent lui ajoutent les deux ou trois molécules, sans lesquelles, jamais elle ne pourra prétendre à cette flatteuse polyvalence.

J'ai donc appris en lisant ce dossier, des tas de choses sur la DHEA, qui vont pouvoir me permettre de briller en société. Notamment sur son statut. Est-ce un médicament au sens strict du terme ? Est-ce seulement une hormone ? Quel est l'âge du capitaine ?
Non, ça c'était dans un dossier précédent intitulé, " Bien choisir son yacht pour la croisière hauturière ". Car le tribord n'a pas le monopole des marins, il en existerait aussi à bâbord .

J'y ai appris surtout que bien vieillir ça se mérite, qu'il fallait faire des efforts pour faire un beau vieux. Car le vieux est naturellement laid, dès qu'il se laisse aller à ses coupables penchants. Heureusement qu'avec la DHEA qui vous requinque le fanon, vous retape le fessier et vous retend la couenne comme aux plus beaux jours, le vieux va devenir une espèce plus menacée de disparition que ne l'est le rhinocéros blanc. Qui est, il faut le dire aussi, assez laid et plein de replis de peau. Comme quoi ! Tout se tient et il y a tout de même une justice.

Mais ce qui m'embête un peu, c'est d'avoir retiré de la dernière partie du dossier, l'impression d'un produit dont l'efficacité systématique reste à prouver. Un produit encore un peu loin de " la pilule de jouvence ", que certains marchands de bien-être synthétique à prendre tout de suite avant les repas sans dépasser les doses prescrites, aimeraient bien nous faire avaler.
Pour notre bonheur, il va sans dire.

Mais ne chipotons pas pour si peu, moi je trouve ça bien, que l'on déclare anormal le vieillissement. Je trouve juste que la réponse apportée à ce fâcheux problème, pèche par une sécheresse toute chimique. Parce que Méphistophélès, proposant le marché que l'on sait au bon docteur Faust, ça avait tout de même plus de panache qu'une hormone en cachets. Enfin, on perdra en poésie ce que l'on gagnera en efficacité. Et qu'est-ce que la poésie aujourd'hui ? Je vous le demande ?
Un truc de vieux. Voilà ! Très exactement.

La mise hors-la-loi de la vieillesse n'est qu'une étape vers le but ultime qui est de ne plus mourir. On ne peut imaginer projet plus fédérateur. Car il faut se rendre à l'évidence, les gens, quels qu'ils soient, ne veulent plus mourir. Encore une tradition plusieurs fois millénaire qui risque de disparaître dans l'oubli, et que colporteront le soir à la veillée quelques jeunes - puisqu'il n'y aura plus de vieux - nostalgiques d'un mythique autrefois.

Les gens ne veulent plus mourir. Et tout ça, par la faute de libres-penseurs et de matérialistes inconséquents, qui en les privant de la notion de dieu, leur ont ôté la béquille qui les aidait à supporter l'idée du saut définitif. La religion leur serinait que si tout n'était pas vraiment terrible dans ce monde là, au moins dans l'autre les attendait, pour peu qu'ils aient vécu une vie exempte de toute dépravation, une existence de félicité éternelle.

Aujourd'hui, la plupart des gens sont persuadés qu'ils ne sont rien d'autre que le fruit d'un moment de hasard, pas trop désagréable pour leurs géniteurs. Qu'ils ne sont rien d'autre qu'un agglomérat de liquides divers, d'os et de tissus conjonctifs, le tout composant un tableau vivant, à l'esthétisme plus ou moins réussi. Disons plus, lorsqu'il s'agit de Laetitia Casta.
Ils savent à peu près tous, qu'ils ne sont rien d'autres que des chiures de mouches sur la surface de l'univers et que les attend pour finir, rien d'autre que le néant.
Tout ce en quoi, ils ont parfaitement raison. Ne nous étonnons pas alors, que dans ces conditions, ils ne débordent pas d'enthousiasme à l'idée de passer l'arme à gauche.

Aussi, en attendant que les chimistes trouvent le moyen de les conserver en vie pour l'éternité, - ce qui à titre personnel m'embête un peu parce que l'éternité ça risque d'être long à force (mais je me console en disant que je ne verrais pas ça de mon vivant) - , tout le monde veut rester jeune jusqu'au bout.
Mais je me demande s'ils ont vraiment réfléchi à toutes les implications de la chose. Parce que mourir délabré, en s'en allant de partout, pouvait être considéré comme une délivrance. Alors que mourir pétant de santé, l'œil vif et le jarret nerveux risque d'être infiniment plus difficile qu'il ne l'était avant, lorsque les vieux n'étaient pas jeunes.

Oui vraiment, je me demande s'ils y ont bien réfléchi.
A tout ça.

MachiN