Chronique à bâtons rompus.

Je ne sais pas vous, mais moi je me mets en vacances. Là, tout de suite. Vacances. A ce pluriel évocateur de plages ensoleillées battues de flots turquoise, de montagnes crêtées d'air pur et de neiges éternelles, ou de l'exotisme moite des jungles à palmiers où prospère le moustique, je préfère le singulier de vacance.
La vacance de l'esprit. Qui permet d'occuper l'essentiel de son temps, et son restant d'énergie à ne penser à rien, plutôt qu'à n'importe quoi. La vacance qui permet de manger lorsqu'on a faim, dormir quand on a sommeil et se réveiller lorsqu'on a assez dormi. A l'abri pour un temps, de la tyrannie d'un réveil, qui fût autrefois matin pour se muer en radio.
Savoir si dès l'aurore, le beuglement inhumain de Lara Fabian constitue un progrès décisif sur la sonnerie stridente, est une grave question dont il faudra bien débattre un jour. Mais pas tout de suite, si vous le voulez bien. Il me faudra d'abord comprendre pourquoi, le saule pleureur restera à jamais inconsolable.

Ne rien faire du tout, beau programme me direz-vous, débordant de cette ambition qui caractérise le légume humain en devenir. Certes, mais qui a déjà entendu, une carotte ou un poireau, fatigué et miné par un quotidien à faciès blafard, se plaindre de sa carottitude ou de sa poireausité ?
Personne, j'en suis sûr.
Il y a dans le légume, bien plus de sagesse, que nous pouvons en concevoir, et que nous empêche d'accepter, la fatuité de nos certitudes.

Avant de me laisser sombrer dans un néant nullard. Profitant d'un restant d'activité cérébrale en voie d'extinction circonstancielle, je voudrais ici répondre à ceux qui m'ont écrit un petit mot. Je ne l'ai pas fait avant, et je n'ai aucune excuse à cela. Juste quelques circonstances atténuantes. Qui trouvent pour la plupart leur origine dans une jeunesse dissolue, parsemée de tentations délinquantes, abreuvée de boissons frelatées, enfumée de substances douteuses aux vertus hilarantes. Ou dans les frustrations, nées en grande partie de l'interdiction qui m'est faite, de faire avaler au premier qui passe un juke-box mp3. Qui fût deux jours auparavant, un PC flambant neuf.
Comme ça pour l'exemple.

Alors, à Gilbert Dugenou qui m'écrit:
" Merci pour vos chroniques, dans lesquelles affleure tout le dérisoire de la condition humaine. Des chroniques qui n'hésitent pas à aborder avec un regard à la foi étonnamment audacieux et novateur, mille siècles d'histoire, le rap, des origines contestataires à la dérive gangsta de ces dernières années, et la place prédominante du cheval de labour dans le nouveau cinéma turkmène. Merci Gérard Miller, merci mille fois. "
Je réponds :
" Vous vous êtes trompé d'URL. "

A Gérard Dugenou qui m'écrit:
" Salut Machin, je suis garçon de café, guichetier à la RATP et chauffeur de taxi à mes moments perdus. Je voudrais te rappeler à toutes fins utiles, qu'à Paris la chasse au provincial est autorisée en dehors des passages cloutés. A bientôt je l'espère ."
Je réponds :
" Merci Gérard, ça me fera une excellente occasion d'étrenner le lance-missiles d'occasion, que je viens d'acheter à un général de l'Armée Rouge dans la débine, par l'intermédiaire de la sœur du concierge de l'ambassade du Montenegro. "

A Simone Machin qui m'écrit:
" Petit sacripant ! Veux-tu bien cesser de suite, de faire ton intéressant devant tout le monde et te dépêcher de venir prendre ton huile de foie de morue. "
Je réponds :
" Oh non maman, pas l'huile de foie de morue, pas encore. S'il te plaît, j'aime pas ça. "

Et maintenant, l'esprit enfin libéré des remords qui l'encombraient, je m'en vais aller voir ailleurs si j'y suis.

Et si justement j'y étais ? Ailleurs. Ça me ferait assez plaisir de me rencontrer. Bien sûr, je me trouverais vieilli, blanchi. Je me dirais que ça fait une sacrée paye que je ne me suis pas vu, mais que je n'ai pas changé tant que ça, puisque je me reconnaîtrais.
Je serais ravi de cette rencontre fortuite, je tomberais dans mes bras en me tapant fort sur les épaules, en m'exclamant " Sacré moi ! ", " Vieux chenapan !", " Si c'est pas possible ! ", avec cette voix bourrue, qui est la marque certaine des émotions viriles.

Je me parlerais de la vie qui va. Des gosses qui poussent, mais que c'est bien du souci. Je me donnerais des nouvelles de la famille, comment que je vais bien, et toutes les histoires drôles que je me raconterais pour me faire rire. Et puis j'irais boire un verre chez Jules avec moi.
Et peut-être même qu'après j'irais au restaurant, pour évoquer mon bon temps. Et après tout ça je me quitterais bon ami.
Je m'échangerais mon adresse, je me ferais des promesses de me revoir. Mais vous savez comment sont ces rencontres de vacances, on se jure tout un tas de trucs, et à peine rentré on oublie, pris que l'on est dans le quotidien trépidant.
Quand même. Je ne m'oublierais pas, je m'enverrais des voeux tous les ans, pour la nouvelle année. Je ne perdrais pas tout à fait le contact avec moi-même.

Ah les vacances !
Merveilleuse époque, où tout devient possible.

MachiN