Internet lave plus blanc et guérit les ongles incarnés.

Internet est furieusement tendance. Impossible d'y échapper à moins d'élire domicile dans un caisson étanche, ce qui est  au passage une hypothèse que j'envisage avec une sympathie croissante tant le battage que l'on fait autour devient fatigant. Les médias sont formels, la presse est, selon la formule consacrée, unanime ; à droite comme à gauche on nous l'affirme, c'est incontournable. Entre une pub pour une quelconque BMW au  " Système exclusif de déviation des gouttes de pluie sur les rétroviseurs extérieurs  et les vitres latérales ", qui les traumatise tellement, les gouttes de pluie, qu'elles n'osent même plus tomber sur le passage du joli bolide, une autre pour le costard Armani que tout le monde utilise pour sortir ses poubelles, et une dernière pour le véritable mas du Lubéron à la portée de presque toutes les bourses,  tous ces braves gens m'expliquent avec juste la supériorité qui sied à qui a vu la lumière et consent à en détourner quelque étincelle pour éclairer les ténèbres ou titube le vulgaire, pourquoi et comment Internet va bouleverser mon existence auparavant si morne. Même mon coiffeur, enfin mon capilliculteur, un titre auquel il tient beaucoup, s'y met aussi et en abandonne ses habituelles diatribes sur la limitation de vitesse ou les étrangers qui ne sont pas d'ici, pour m'asséner sans ménagements pendant qu'il me décime le cheveu, que l'Internet c'est moderne quoique plein de pédophiles et de terroristes. A mon humble avis il oublie les abrutis mais je ne veux pas le peiner inutilement.
Surprenant consensus pour un pays ayant fait de la résistance farouche et systématique au moindre changement une spécificité autochtone au même titre que le fromage au lait cru. Quoi qu'il en soit  chaque fois que je me connecte sur Internet je suis heureux et flatté de participer même à mon insu à ce grand élan d'ébouriffante  modernité. J'ai tout de même un peu de mal à intégrer le tapage religieux high tech fait autour de ce qui n'est ni plus ni moins qu'un moyen de communication. Un moyen de communication certes particulier,  bien pratique, qui a pour lui l'instantanéité et qui permet entre autres, de s'assurer que le temps passé à imprimer puis faxer les cent pages d'un rapport de synthèse ne l'a pas été en vain. Aujourd'hui grâce à Internet, il suffit d'envoyer un courrier électronique pour prévenir le destinataire qui vous téléphonera en retour pour vous assurer que le fax est bien arrivé. Un décisif progrès difficilement envisageable  il y a peu encore.

Allez soyons juste, je me gausse bêtement et avec un mauvaise foi certaine. Internet n'est pas que cela, c'est un outil précieux, c'est aussi un moyen d'expression à part entière, et c'est bien d'autres choses encore qui restent peut-être ou sans doute à inventer. Il existe cependant à propos d'Internet trois grands discours lassants tenus par trois variétés de crétins également pénibles qui tendent à  faire de ce médium une panacée qui laverait plus blanc, raserait gratis et guérirait les ongles incarnés.

Évacuons rapidement la première catégorie de ravis de la crèche, agaçants mais inoffensifs. Les obsédés de technologie de pointe qui se consolent très mal de la démocratisation du téléphone portable, et qui vexés de ne plus être seuls dans la rue à appeler leur femme pour demander s'il faut bien rapporter du pain pour le dîner ou du mou pour le chat, se refont un moral tout neuf en investissant un domaine encore relativement inexploré. La vue d'images tremblotantes et saccadées ou l'écoute de musique hachée gros sur leur PC, les ravissent jusqu'à l'extase. Ce sont certes des choses dont s'acquitteraient avantageusement et à moindre coût un magnétoscope ou une chaîne haute fidélité, mais il faut bien  le reconnaître avec une banalité peu propice à satisfaire les aspirations avant-gardistes des exaltés du multimédia. 
La deuxième catégorie vous donnerait, si l'on ne se raisonnait pas un peu, l'envie d'acheter en sous-main à un militaire Russe dans la débine, un lance-flammes pour pratiquer un peu de prophylaxie. il s'agit des zélotes qui voient en Internet la nouvelle frontière, le parangon de démocratie, le lieu de toutes les libertés, l'avenir de l'Homme. Occupés à idolâtrer, incapables d'inscrire leur réflexion dans un minimum de continuité historique, ils ne voient pas pourquoi on ne ferait pas avec Internet, par la magie d'électrons errants autour de la planète ce que l'on a été incapable de réaliser au cours
des siècles, imputant allégrement à un déficit de communication tous les maux de l'humanité jusqu'à ce jour. Comme si le fait de communiquer avait empêché qui ce soit de se massacrer avec ardeur, ou même, permis de se comprendre. Si cela avait été le cas ça se saurait depuis longtemps.
 L'idée que la démocratie ne sortirait pas forcément intacte d'un dispositif qui vise à supprimer ou pour le moins à minimiser le contact physique, fabrique des autistes isolés derrière des écrans et balkanise les rapports sociaux, ne les effleure pas une minute tant ils ont la tête pleine de prêchi-prêcha.
Selon eux, grâce à Internet le savoir du monde ne serait plus qu'à un clic de souris de chacun, ou plutôt de chacun de ceux qui auront les moyens de se connecter, une chose qu'ils oublient volontiers. Afin  de ne pas saccager bêtement leur beau rêve, on s'abstiendra de leur faire remarquer que le savoir du monde est déjà disponible dans des livres dont la lecture linéaire se prête  déjà assez bien à la réflexion.
 Dignes "enfants " de Marshall McLuhan, ce sont des idiots du village planétaire pour qui plus que jamais le médium est le message.
A l'extrémité de ces catéchumènes  confits en religiosité existe une frange extrémiste qui croit pouvoir entrer grâce à Internet en rébellion contre le système. Le fait que les moyens de communication nécessaires à propager leurs brûlots analphabètes, soient concentrés entre les mains de quelques sociétés mastodontes qui peuvent les réduire au silence en une fraction de seconde, n'a même pas effleuré le premier de ces lobotomisés. Pour un peu ça ferait presque de la peine de les imaginer s'égosillant dans le vide. A moins qu'on ne les tolère comme les despotes toléraient les bouffons, il n'est pas mauvais de laisser croire que la contestation est toujours possible. 
La troisième catégorie est  celle des marchands du temple attirés par le fumet enivrant du dollar, qui récupèrent avec roublardise les discours précédents car ils savent que de nos jours on vend beaucoup mieux lorsque c'est emballé dans du signifiant bien épais. Ceux là ont au moins le relatif mérite d'avoir un but clair, concret. Leurs intentions sont d'une heureuse simplicité, faire du pognon, un maximum de pognon, une montagne de pognon. Ils n'ont pas été bien long les gentils businessmen à voir tout le merveilleux parti qu'ils pouvaient tirer de ces millions de connectés, consommateurs potentiels d'un gigantesque bazar planétaire où ils pourront offrir toute la quincaillerie du monde à la convoitise  de ceux qui achètent pour meubler leur vide existentiel, confondant confort matériel et bonheur. Bienvenue sur Pizzanet !

Je viens de me rendre compte en achevant de pousser ce grand cri primal et avec une stupéfaction horrifiée que si l'ont fait abstraction du rebelle, il existe une synthèse vivante ou au moins qui bouge, des trois ahuris décrits plus haut. Quelqu'un qui à propos d'Internet, conjugue admiration sans recul pour la technologie avec inébranlable foi religieuse et opportunisme mercantile.
Vous ne voyez pas de qui il s'agit ? Allons cherchez bien, c'est le jeu ZipiZ de la semaine et ce n'est pas très difficile. Pour ma part, je me demande si je ne vais pas aller me retirer dans un caisson étanche avec deux aspirines en attendant que cette éprouvante vision se dissipe.

MachiN