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This is the end.
Me trotte par
la tête en ce moment, cette chanson des Doors, que l'on
entendait au tout début d'Apocalypse Now, alors qu'en
arrière-plan s'embrasait une jungle vietnamienne. Car
je ne sais pas vous, mais moi depuis quelque jours, disons depuis
le mardi 11 septembre, je ne me sens pas bien du tout. Du tout.
Pourtant jusqu'à ce jour, insouciant ou presque, je consommais
allègrement. Encore que. L'allégresse résidait
dans la répétition et la frénésie
de l'acte, plus que dans la joie de l'accomplissement. Un peu
comme un coït, dont on attend tellement de l'orgasme, mais
qui une fois achevé, ne se réduit plus qu'à
une détumescence triste. Un résultat dérisoire,
que l'on contemple étonné, tant est grande l'inadéquation
entre espoirs et aboutissement.
On dira ce qu'on veut, mais ce n'est pas drôle tous les
jours d'être repu.
Mou de la croyance,
flagada de l'idéologie, flasque de la conviction, je consommais
pour exister un peu. J'achetais le plus souvent possible, des
trucs à la finalité évitable, des bidules
à l'utilité vague. Je les achetais de préférence
chers. A défaut d'être indispensables, il me servaient
au moins à épater mon collègue, ou voisin,
ou ami. Parfois les trois d'un coup, pour peu qu'un limitrophe
amical ait poussé la complaisance jusqu'à la communauté
d'entreprise.
On ne dira jamais assez la joie simple et bon enfant qui peut
vous envahir, à la contemplation du masque au délicat
dégradé de verdâtre que donne l'envie mêlée
de jalousie et teinte le visage ordinairement blafard de l'un
des susnommés. Pendant que vous lui faites admirer, le
beau fleuron issu de l'industrie automobile ou le dernier avatar
dispendieux en votre possession, de la technologie Full Video
Interactive Digital & Real Time ProActive Dolby System. Dispositif
probablement démodé dans trois mois, mais qui vous
permettra d'admirer jusqu'à la moindre de ses nuances,
le subtil jeu d'un prognathe musculeux, étiqueté
authentique défenseur du Monde Libre, baffant d'une main
négligente - l'autre étant attachée dans
son dos - une théorie patibulaire de crapules ignobles
aux menées subversives, armées jusqu'aux sourcils
de mauvaises intentions et d'armes de fort calibre.
Jusqu'à
ce 11 septembre, anesthésié sinon joyeux, l'univers
bien trop vaste rendu aux dimensions plus concevables de mon
nombril, je consommais pour passer le temps. Je finançais
ma future maladie cardio-vasculaire, indéniable signe
d'opulence, en rotant de temps à autre mon surplus de
cholestérol, au nez d'une majorité de démunis
à la pauvreté pittoresque.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et voilà
que depuis ce fatal ? Infernal ? Apocalyptique ? Tragique jour,
on me demande de consommer encore plus. Tout cela, pour éviter
à l'économie du monde mondial globalisé,
déjà durement éprouvée par la faillite
- on se demande bien pourquoi - du concept pourtant violemment
novateur d'épicerie en ligne, hâtivement baptisé
par quelques thuriféraires enthousiastes : nouvelle économie,
d'entrer en (signons-nous avant de prononcer ce terme maudit)
récession.
Certes il m'arrivait bien parfois, durant ces heures incertaines
où l'insomnie vous pousse aux sauts carpés en
travers de votre matelas de pure laine, de m'étonner que
l'on ait pu attendre autant de sociétés à
l'avenir encore plus incertain que celui d'un faisan un dimanche
d'ouverture en Sologne. Mais de là à imaginer que
tout le reste était, si j'en crois les apparences, indexé
sur la bonne santé du gratte-ciel, a de quoi miner le
restant de jovialité qui persistait à s'accrocher
à vous en dépit des évidences.
Me voilà entré sans ménagements dans la
troisième guerre mondiale. L'avionique haut de gamme
et hors de prix ainsi que tout ce qui allait avec, violemment
précipitée sur de l'architecture verticale, ayant
remplacé les plénipotentiaires barbus, portant
redingotes et chapeaux hauts-de-forme, qui annonçaient
autrefois courtoisement à leur alter ego les massacres
à venir.
Si les manières sont plus rustres, il est à craindre
que le résultat ne déroge guère à
la tradition.
Me voilà
vaillant petit soldat enrôlé dans l'armée
du Bien, alors que j'avais d'autres projets. Que je n'en veux
à personne en particulier, mais à tout le monde
en général comme la plupart d'entre nous et que
je n'ai même pas lu le dernier Houellebecq, pour éviter
de faire de la peine à qui que ce soit.
Faut voir comme on est récompensé de ses efforts.
Consommer plus
moi je veux bien, surtout si c'est un ordre, et on ne badine
pas avec les ordres en pleine guerre, mais comment ? J'ai déjà
deux voitures, trois télévisions, dont une aux
dimensions de porte-avions et bourrée d'autant d'électronique,
trois chaînes haute-fidélité, un presse-purée
multifonction à microprocesseur, une cafetière
intelligente, une épouse comme neuve et que sais-je encore.
Je trouverai bien.
Ceux qui m'exhortent à le faire savent bien, que je n'aurai
jamais assez de quoi meubler les immensités infinies de
mon vide intérieur. Je pourrais déjà faire
évoluer la machine qui me sert à écrire
ces fariboles. Elle est munie d'un organe central indigent en
mégahertz, 35O tout petits, autant dire rien, à
l'heure du giga glouton.
Ma légèreté, pour ne pas dire ma négligence,
lourde de conséquences, surtout en temps de guerre, a
peut-être retardée la construction d'une de ces
usines génératrices de hauts profits, construites
en de lointains pays à la réglementation accommodante,
à la législation élastique, où triment
de semi-esclaves et dans lesquelles on produit ces monstres véloces,
gavés de transistors, qui me permettront de gagner une
fraction de seconde sur l'ouverture de mon traitement de texte.
Qui me permettront aussi de sillonner un peu plus vite les autoroutes
de l'information, pour consommer de l'e-foutaise, aller visiter
les gentilles dames à l'avenante devanture de www.gronib.com
ou bien errer en quelque forum, pour s'y empoigner avec d'autres
cybercrétins à mon effigie, à propos des
mille et une façons de violenter par l'arrière
d'innocents diptères.
Après la mouche du coche voici venu le temps de la mouche
qui trinque. Un progrès décisif.
Il faudra que
je m'y fasse, nous sommes en guerre à ce que m'on me dit
et plus aucun effort, même le plus infime, ne pourra se
faire, qui ne soit pas tendu vers ce seul but : la victoire.
En attendant qu'Hollywood en fasse un film et à tout hasard,
je vais remettre à des époques plus opportunes,
le voyage que j'envisageais de faire en Afghanistan. Quelque
chose me dit qu'il risque de s'y passer des choses désagréables
dans un futur assez voisin. Une idée comme ça,
en l'air.
Je vais aussi ranger bien soigneusement au fond d'une malle,
les babouches et le turban, rapportés par des amis d'une
contrée un peu trop orientale pour les temps qui courent.
J'ai peur que nous entrions dans un période de prolifération
de mites à effet de souffle, friandes de ces attributs
vestimentaires.
On beaucoup entendu ces jours de pain bénit pour eux,
divers experts se répandre à longueur d'ondes,
certains allant même jusqu'à s'interroger sur l'utilité
de construire à nouveau des gratte-ciel. Je ne désespère
pas d'entendre les mêmes s'interroger sur l'intérêt
qu'il peut y avoir désormais à construire des avions.
Faisons leur confiance.
On beaucoup entendu l'un ou l'autre, mais pas Gérard
Miller nous expliquer la signification profonde de tout cela.
Serait-il malade ?
Ou bien est-ce que l'énormité de la chose le laisse
sans voix ?
Si c'est le cas, alors ça va encore plus mal que ce que
je pensais et je ne voudrais pas en rajouter dans le pessimisme,
mais on n'est pas sorti des ennuis.
MachiN |
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