Mon cul sur la bibliothèque.

C'est la rentrée. J'ai beau utiliser toute mon énergie à éviter de constater ce fait déplorable, mais l'accumulation de signes objectifs, fait que cette courageuse position, gage d'un refus sans compromis des vulgaires évidences calendaires, ne va pas tarder à devenir intenable. Je me rends donc à la triste réalité, nous sommes en période de rentrée. Les signes, surtout météorologiques, ne trompent pas. Ainsi la pluie d'été (chaude) vient de céder la place à la pluie d'automne (froide), précédant celle d'hiver (glacée), qui elle même laissera son tour le moment venu, à celle de printemps (tiède).
On ne lutte pas contre l'inéluctabilité aquatique.

Je n'aime pas la rentrée. La tête de veau rémoulade non plus, pendant que j'y suis.
Remarquez je dis ça, moins par réelle conviction actuelle sur le caractère haïssable de cette époque, que par fidélité à un lointain passé, où ce terme était inévitablement accolé à celui honni de, scolaire. Un temps où il fallait me capturer avec des ruses que n'auraient pas désavouées une tribu de sioux au grand complet, dans le seul but crapuleux de m'envoyer user mes fonds de culottes sur de grossiers bancs, faits de planches mal rabotées.

Heureux temps finalement, où l'apprentissage systématique des tables de multiplication par pédagogie de pointe assistée à la mandale généreusement distribuée, me paraissait être le comble de l'horreur. Je ne savais pas que m'attendraient l'âge adulte venu, des épreuves d'un tout autre calibre. Ceux qui, au moins une fois dans leur vie, auront tenté de décrypter un mode d'emploi de magnétoscope traduit du coréen ayant transité par un pidgin d'anglais, sauront de quoi je veux parler.
Un autre parmi les signes, qui permettent à coup sûr de distinguer la rentrée dans la grisaille uniforme baignée de pluie qui désormais nous tient lieu de saisons, est une très nette augmentation du nombre de livres offerts à l'insatiabilité compulsive du lecteur potentiel. On parle alors de rentrée littéraire.
Enfin littéraire…

Il semblerait que cette année l'offre soit pléthorique, avec une très forte proportion d'opus à caractère sexuel prononcé. Un genre brillamment effleuré, si l'on peut dire, ce printemps dernier (période pluie tiède, rappelons-le brièvement) par Catherine M., dans un ouvrage au lyrisme trépidant. Relevant hélas, plus de l'énumération minutieuse pour livre des records d'ébats stakhanovistes, que d'une quelconque émotion, fut-elle purement mécanique. J'en veux pour preuve la quasi absence de réaction d'un organe qui aurait dû se sentir concerné au premier chef durant la lecture.
Tout fout le camp.
On voit aussi apparaître une variété plus organique, tendance cul trash, dans laquelle on n'hésite plus du tout à appeler un chat par son nom. Quant à une chatte je vous laisse imaginer. Ou plutôt non, on nous épargne ce souci à grands renforts de descriptions anatomiques qui feraient passer pour poésie éthérée le plus cru des rapports d'autopsie. Il n'est pas rare d'y rencontrer ce type de fulgurance : " Ecartelée en travers du lit défait, jambes grandes ouvertes, elle exposait sa grosse moule béante d'après baise, de laquelle s'échappaient en même temps que de fétides remugles de marée, des filets de sperme blanchâtre. Le tout évoquait quelque mollusque inabouti, gluant de mucus ".
Beuheu.
Je ne sais pas vous, mais moi je n'y mettrais déjà pas les doigts dans un tel endroit. Alors vous pensez bien, le reste… D'ailleurs même la vue d'une escalope m'est devenue insupportable.
Comme le chantait le regretté Fanon, après mon cul sur la commode pour se rendre intéressant, voici mon cul sur la bibliothèque.

Notez cependant, que je n'ai rien contre le fait d'offrir un divan à tous ces braves gens pour leur permettre d'épancher dans mon giron compréhensif leur surplus de tracas existentiels. Mais passée la satisfaction altruiste découlant de ce geste généreux, on en vient rapidement à se demander (avec quelques remords il est vrai, dus à tant d'égoïsme) l'intérêt qu'il peut y avoir, au moins pour le lecteur, à confondre littérature et psychanalyse à ciel ouvert.
Mais il est vrai que la bonne littérature, paraît se mesurer aux efforts consentis afin que le livre ne s'échappe point de vos mains sous l'effet d'une insidieuse torpeur consécutive à un ennui profond. Et de façon corollaire la mauvaise, au plaisir, pas toujours futile, que l'on peut en retirer
Heureusement ici ou là s'organise la résistance à l'ennui pesant. J'aimerais pour une fois tenter de vous faire partager un des mes plaisirs plutôt qu'un de mes agacements, en vous livrant le secret qui semble hélas bien gardé, d'un véritable antidote aux chieries de plus en plus envahissantes de plumitifs navrants en mal de bobos à l'âme.

Ce remède s'appelle Philippe Jaenada, un écrivain que je qualifierais de culte si le terme n'était pas si galvaudé et dont le nom se transmet de façon orale au sein d'un cercle toujours plus grandissant d'inconditionnels. Je dois à un ami (que de lascives odalisques fassent pleuvoir sur sa tête des torrents de lait d'ânesse mêlé de miel et qu'elles oignent ses espaces interdigitaux des substances les plus rares et les plus précieuses) de l'avoir découvert. " Lis, ça te plaira ", furent ses seuls mots.

Il n'en fallait pas plus, c'est peu de dire que ça m'a plus, ça m'a enchanté. Philippe Jaenada est constamment drôle. D'une drôlerie aux éclats, sans être pour autant un rigolo. Si je n'avais pas peur de réduire son talent et la portée de ses romans à une formule, je dirais qu'il met en scène des antihéros. Sortes de loosers flamboyants et vulnérables, à qui aucune fée cartographe se penchant au dessus de leur berceau, n'aurait livré l'itinéraire idéal en leur disant : " Voilà c'est tout droit jusqu'à l'ENA, puis tout de suite après à droite ou à gauche selon l'époque et enfin, toujours, toujours, toujours tout droit ".
Philippe Jaenada peint avec tendresse et infiniment d'humour, des gens qui se demandent en permanence ce qu'ils peuvent bien foutre en ce bas monde, qu'elle peut bien y être leur utilité et comment jouer à un jeu - la vie - qui les dépasse, dont les règles changent en permanence et pour lequel ils ne disposent d'aucun joker. Au fond Jaenada parle d'êtres humains, et ça c'est franchement reposant.

Ce qui ne gâte rien Jaenada est pratique, utile même. Véritables guides de survie en milieu hostile, ses romans vous apprendront comment imposer votre naturelle (mais insoupçonnée) autorité intellectuelle sur vos compagnons d'ascenseur. Transformant en triomphe, une pénible corvée, qui consiste habituellement pour l'essentiel à contempler ses chaussures durant tout le trajet. Vous y apprendrez aussi à vous relever avec panache d'une chute, sous les vivats d'un public enthousiaste, subjugué par votre maîtrise et votre élégance. Vous y apprendrez comment se débarrasser d'hôtes indésirables sur de la grande musique et vous apprendrez aussi dans " Le chameau sauvage ", l'existence d'une morale existentielle, presque une philosophie, simple à mettre en œuvre mais pourtant redoutablement efficace.
De surcroît vous ne vous ruinerez pas. Son oeuvre ne se compose hélas que de trois romans, dont deux sont parus en poche et qui sont : " le chameau sauvage ", " La grande à bouche molle " et " Néfertiti dans un champ de cannes à sucre ".

Lisez, ça vous plaira.

MachiN