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Avoir du punch
ou pas.
Faisons mentir
la sagesse populaire, il n'y a pas que les bonnes choses qui
ont une fin, d'autres aussi en ont une. En voici une preuve :
ce qui suit sera ma dernière chronique. Bien que je ne
sois pas certain que cela en soit vraiment une, appelons la ainsi
par commodité.
Ayant commencé
ces chroniques en décrivant par le menu, mais avec une
évidente retenue dont ils me sauront gré je l'espère,
les sentiments vibrants d'estime que m'inspirent quelques crétinoïdes
anencéphales, ayant trouvé en cadeau bonux dans
leur paquet de céréales du matin, un cd en prêt-à-booter
de linux (l'OS trop élite de reBelZ), un sujet somme toute
relevant de l'informatique, il me semblait opportun par souci
de symétrie, de les terminer sur quelque chose de même
nature. Et ainsi, n'ayons pas peur des images un tantinet élimées
aux entournures, la boucle sera bouclée
J'exerce un très
beau métier. Je vous dis ça et je n'en suis pas
peu fier, parce qu'il n'y a pas longtemps que je le sais. Cela,
qui j'en suis certain, ne va pas manquer d'ajouter à mon
existence le rutilant qui lui faisait un peu défaut jusqu'à
ces jours, je l'ai appris lors d'un dîner en ville, un
pince-fesse quelconque. Une des ces manifestations de sociabilité
machinale à laquelle il m'avait été impossible
de me soustraire. Je le déplore, parce que s'il est vrai
que j'aime bien l'humanité, je l'aime encore mieux à
l'état d'abstraction, vu qu'elle a une déplorable
tendance à se matérialiser le plus souvent sous
la pénible forme du fâcheux.
Je ne l'attribue
pas à autre chose que la consommation immodérée
de distillats de canne à sucre d'origines diverses, mais
pour une fois, renonçant aux habituelles manuvres
tendant à faire accroire à mon interlocuteur que
j'oeuvrais comme employé aux écriture, charcutier
zingueur et autres déclarations dilatoires pour ne pas
dire fallacieuses, à un quidam qui me demandait dans quel
branche j'exerçais des talents à l'évidence
peu perceptible mais néanmoins indiscutable, je répondis
informaticien. Précisant, je ne sais pourquoi, administrateur
système.
Ne croyez pas
que le refus de dévoiler ordinairement la teneur de mes
coupables activités, est motivé par un mépris
de l'interlocuteur, incapable d'en saisir l'essence, mais comment
voulez vous expliquer à autrui ce que vous-même
êtes incapable de formuler, parfois de comprendre ?
Au pays de " J'en ai cauchemardé, Billou l'a fait
", la meilleure définition que je puisse donner de
mon métier c'est : faire en sorte que tout soit bien moins
pire que ça ne devrait l'être. Dans un système
où les maçons maçonnent, les présidents
président et les énarques contribuent au déficit
de l'état, toutes activités également honorables
et identifiables par le premier venu, je doute fort de la recevabilité
de ce que je n'ose pas appeler une explication.
D'ailleurs cela
pourrait être compris que j'éviterais soigneusement
d'en faire état. Je me vois mal répondre cela à
mon lider maximo charismatique, plus communément appelé
directeur général, dont le regard qu'il porte sur
moi est habité de la perplexité abyssale de qui
se demande en permanence " Mais à quoi donc peut
bien servir cet être là ? ".
L'informatique ! S'il savait en quel Moloch brownien passe son
pognon, le pauvre homme. J'ai parfois l'impression d'être
un médecin, évitant d'informer un patient atteint
d'une maladie incurable, de la gravité de son état.
C'est affreux. Quand je pense qu'il en est pour s'étonner
que les administrateurs système soient tous caractériels.
On le serait à moins.
Mais je m'égare,
revenons à notre quidam. Je pensais qu'il me demandait
à quoi je perdais ma vie, dans le seul but de m'expliquer
pendant des heures, à quoi lui gagnait la sienne. Je m'apprêtais
à subir le récit de ses exploits avec un stoïcisme
non dénué de grandeur, lorsqu'une lueur, qui aurait
normalement due en des circonstances moins chargées en
substances éthyliques, m'inciter à prendre mes
jambes à mon cou, apparut dans ses yeux quasi hallucinés,
en même temps qu'il s'exclamait " Informaticien !
Comme vous avez de la chance ".
Ça commençait mal.
Parce que j'ai beau chercher, je ne vois pas bien ce que, retaper
à longueur de journée des juke-box mp3, pompeusement
baptisés du terme d'instruments de productivité
individuelle au service de l'entreprise, jouer à cache-tampon
avec les virus et assurer une bande passante décente au
service de la consultation de bourse-en-ligne.com, chat-en-ligne.com
et grosse-cochonne-en-ligne.com, puisse avoir de chanceux.
Notez bien que je ne me plains pas, hein ! Il existe des tas
de gens qui sont véritablement obligés de travailler
de leurs doigts, dans des environnements parfois insalubres,
et qui sont eux certainement à plaindre. Mais reconnaissez
ce que peut avoir de déstabilisant tout ça, pour
quelqu'un qui a connu les époques idylliques, où
quoi qu'on injectât dans un ordinateur ressortait sous
deux formes et pas une de plus : un core dump ou un listing de
valeurs quelconques. L'un ou l'autre deux approchant les mille
pages et pesant ses cinq kilos comme qui rigole.
C'était le bon temps. J'ai repris un peu de punch pour
oublier.
Mais en fait non, tout cela, que j'essayais de lui expliquer,
relevait des servitudes, d'une mécanique triviale dont
il n'avait que faire. Il est vrai que si l'on voit des gens s'enthousiasmer
globalement pour un moteur, rares sont ceux qui poussent la vénération
jusqu'à la courroie de distribution ou le joint de culasse.
Non, lui était manifestement sous l'influence de lectures
psychotropes malheureusement en vente libre. Des publications
à forte teneur en cybercouennerie lourde, qui tendaient
à faire passer l'Internet et ses dérivés
communicants comme la lune, pour la nouvelle frontière.
Le lieu édénique de tous les délices, parangon
de démocratie future, j'en passe et des meilleures. Pour
plus de précisions, merci de vous référer
aux périodiques librement disponibles dans toute bonne
salle d'attente.
Il me voyait donc comme une espèce de sentinelle aux avant-postes
d'une ébouriffante modernité, détenteur
de la Connaissance, éclaireur chargé d'illuminer
le chemin menant au nirvana technologique.
D'où le très beau métier que j'avais la
chance d'exercer.
Qu'on puisse
m'imaginer ainsi, avait malgré le mélange liqueur
des îles sirop de sucre de canne (5 volumes pour 1), quelque
chose de bouffon qui m'a incité illico à reprendre
deux punchs dans le même verre. Pour éviter de salir
bêtement de la vaisselle.
Il faut reconnaître cependant que l'enthousiasme qu'il
manifestait à l'endroit de la cyberitude en marche ne
lui avait pas fait perdre tout sens critique. C'est suffisamment
rare pour mériter d'être signalé. Il s'inquiétait
à juste titre, de ce que l'Internet soit un repaire de
pédophiles nazis, s'échangeant des recettes de
bombes pour faire sauter les chars de l'ONU s'apprêtant
à envahir le Montana.
J'ai repris un autre punch en lui accordant qu'effectivement
le bonheur global ne s'obtiendrait qu'au prix d'un indispensable
nettoyage, mais le plus urgent pour l'instant, consistait à
empêcher des terroristes enturbannés d'expédier
de l'anthrax par messagerie électronique. Ce dont il a
convenu.
Après un autre punch, ou trois, je ne sais plus trop bien.
Nous avons dû tomber d'accord sur un certain nombre de
points, notamment sur le caractère séculaire de
la fourberie féminine et sur le temps détraqué
pour cause de trou dans la couche d'ozone, mais il faut bien
dire que le reste m'échappe un peu.
Ce qu'il y a de bien avec le punch, c'est qu'on peut en boire
beaucoup sans être malade. Enfin, si l'on fait abstraction
des jours qui suivent. En tout cas la prochaine fois que l'on
me dira que je fais un beau métier, je méditerai
ça sur fond de jus d'orange.
MachiN |
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