Bon et heureux Windows 2000 


On ne devrait jamais prendre de vacances, outre le fait que l'on s'habitue beaucoup trop rapidement à ne rien faire, cela constitue une rupture totalement anormale dans le cours des choses. L'oisiveté molle qui en découle se révèle propice à toutes les turpitudes, la sagesse populaire est sur ce point formelle. Elle a raison, et je le prouve. Pas plus tard qu'hier, dans un moment d'aberration que seule pourrait expliquer, à défaut de l'excuser, l'absence temporaire de soucis quotidiens répétitifs quoique terriblement stimulants, je me suis laissé aller à acheter une revue informatique, et même, c'est dire l'état de confusion mentale qui était le mien, à la lire 
C'est pourtant quelque chose que j'évite aussi souvent que possible. Les récits enchanteurs qui y sont faits de ces mythiques grands comptes, de ces mystérieux "acteurs majeurs", de ces Babylone peuplées d'utilisateurs avertis où règne l'opulence technologique, en même temps que coule l'ATM à tous les étages, m'angoissent. Le décalage, entre ce qu'on suppose être l'état de l'art, qui se pratique selon ces revues n'importe où ailleurs, et mon triste quotidien informatique constellé d'écrans bleus de la mort et de Word en folie, me déprime tellement, qu'il me serait impossible d'endurer ces lectures chaque mois, ou pire chaque semaine, sans avoir recours à une consommation parfaitement inconsidérée d'anxiolytiques. De plus toutes ces horreurs contées avec une navrante complaisance, ont pour désagréable caractéristique de me permettre de mesurer avec une précision quasi millimétrique, la distance s'amenuisant chaque jour qui me sépare d'une obsolescence prévisible parce que programmée. On ne fait pas de vieux os dans ce métier. 
Cependant, partant du principe assez lâche mais néanmoins confortable, qu'il vaut mieux ne pas se poser de questions quand on n'est pas tout à fait certain d'aimer les réponses, et qu'obtenir un minimum de collaboration de la part de la quincaillerie made in Microsoft suffit amplement à satisfaire l'essentiel de mes pulsions masochistes, j'ai opté depuis quelques temps pour la lecture de magazines traitant de la pêche en eau douce. C'est bien moins traumatisant. Encore qu'il se passe sous l'eau des horreurs dont on n'a pas vraiment idée mais dont tout le monde se moque, car le poisson dans l'ensemble ne hurle pas sa douleur, et de nos jours le malheur pour être pris au sérieux se doit d'être bruyant, on est finalement toujours victime de sa discrétion. 
Mais enfin on ne peut toujours échapper à la fatalité, ça se saurait. Voilà que je me trouvais à lire une revue dont le sujet principal constituait un volumineux dossier sur Windows 2000, dont la sortie pour ne pas dire l'envahissement est programmée pour le 17 février prochain. Hé oui déjà, comme le temps passe, c'est vrai que le millésime aurait dû m'alerter sur l'imminence du désastre, mais comme une année compte généralement douze mois, j'aurais bien vu pour ma part, tout cela délayé aux environs de la rentrée prochaine voire plus loin si affinités et pourquoi pas même, en 2001. Je voyais déjà la campagne promotionnelle, "Windows 2001, l'Odyssée du cyberespace", une superproduction catastrophe en Billorama numérique, sur fond musical de "Beau Danube bleu". Evidemment ça aurait un petit côté déjà-vu, mais quoi de plus approprié si l'on songe au nombre d'ordinateurs qui à l'instar du célèbre Hal, quoique pour des raisons bien moins nobles, vont être pris de folie furieuse tout de suite après l'installation du merveilleux produit. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne les imaginais pas très réceptifs au concept chez TiMou, pourtant... Quoi qu'il en soit il n'y avait tout de même pas urgence à ce point, deux bugs de l'an 2000 dont un vrai, aussi rapprochés dans le temps, ça paraît tout de même excessif. 
C'est tout pantelant d'angoisse et taraudé par un suspense insupportable, que je me suis jeté dans la lecture de ce dossier pour à défaut d'autre chose, savoir au moins à quelle sauce j'allais être mangé un jour bien trop prochain. Je n'attendais pas beaucoup de férocité rédactionnelle de la part d'une revue tirant l'essentiel de ses ressources de la publicité, mais là je dois avouer qu'ils ont réussi à me surprendre. Dès la fin de l'exposé, soit à la deuxième page, on y apprend brutalement que, bien que peu suspecte de complaisance envers Microsoft, la rédaction du magazine est forcée de se rendre à l'évidence, Windows 2000 est techniquement une réussite. Bien. Le procédé narratif qui consiste à dévoiler la solution de l'énigme dès le début est nul, mais cette légère objection de principe formulée, je dois avouer que cela m'a évité de me fatiguer en pure perte à chercher entre les lignes des allusions perfides, des critiques insidieuses, des reproches voilés, des propos sibyllins et autres fourberies. A peu de choses près aussi irrévérencieux que pouvait l'être en son temps un discours d'apparatchik célébrant comme il se devait le joyeux anniversaire de feu Joseph Staline, il fallait malgré tout leur rendre cette justice, le dossier était bien fait, complet dans la mesure où l'on entrevoyait assez rapidement l'ampleur de la calamité, et aussi factuel qu'il était possible de l'être en la circonstance. Ce n'était pas encore pour cette fois le discours novateur clamant bien haut, on adore positivement tout ce que fait Microsoft, mais là il faut bien dire que la dernière production de Redmond Bill, c'est une daube ignoble tout juste bonne à finir de ruiner des processeurs ayant lamentablement échoué aux tests de performances et destinés au second marché moldo-valaque. Il n'est pas interdit de rêver. 
Ayant renoncé depuis un bon moment déjà à tout espoir de comprendre quelles motivations profondes et autres que compulsives pouvaient bien pousser Intel à sortir un processeur par semaine, j'avais de ce fait abandonné l'idée d'épater ma vieille maman en devenant un jour intelologue distingué. Un vrai métier à costume-cravate et pas une vague occupation à l'utilité mal perceptible comme on en voit tant dans l'informatique. Et voilà qu'aujourd'hui j'allais devoir renoncer aussi à la carrière de microsoftologue mondain car je n'y comprenais plus rien, Windows 2000 n'allait pas être la fusion tant promise par le matraquage propagandiste et tant attendue, de toutes les déclinaisons et millésimes de psychopathies à fenêtres, mais un grand coup de merlin sur la tronche à NT, aimablement prié par la maison mère d'aller jouer ailleurs, ça oui, quand au reste il allait continuer ses errances improbables pour se fondre, un de ces lendemains fatalement radieux avec Windows 2005 ou 2006, promis, juré. 
Le marketing et la publicité le savent bien qui basent leurs sournoises manigances sur ce fait avéré, hormis le pou, il n'existe sur cette bonne vieille Terre rien de plus vaniteux que l'être humain. En vertu de cela, Windows 2000 dans sa déclinaison "workstation" est pompeusement affublé du qualificatif de professionnel. Cela ravira très certainement tous ceux qui souffrent horriblement d'être noyés dans la masse indifférenciée des butors bruyants, des tapoteurs de clavier occasionnels et de tous ceux qui font mumuse. Laissez passer le power user professionnel, il a maintenant un système à la mesure de ses rêves les plus débridés. Quant à la version serveur la chose est disponible, si l'on peut dire en trois parfums, server, advanced server et data center. La dernière déclinaison étant censée supporter des architectures comportant jusqu'à 32 processeurs. A mon avis ils devraient arrêter d'introduire des gaz euphorisants dans les circuits d'air conditionné chez Microsoft, je ne vois pas d'autre explication rationnelle à ce délire hallucinatoire, parce que se payer une machine à 32 processeurs pour mettre du Windows dessus, fût-il 2000 data center ça revient strictement à s'offrir une Ferrari Testa Rossa pour brouetter du fumier sur des chemins de campagne remplis d'ornières. Pour ce qui est de l'apparence, ou du look si vous préférez, rien de bien nouveau sous le soleil, si vous abhorriez Windows 98 vous allez abominer Windows 2000, c'est un vrai cauchemar pour linuxien. Ce qui au passage me donne une petite idée pour agrémenter à peu de frais les longues soirées d'hiver. Il s'agirait de capturer un linuxien, si possible de la variété intégriste, ce ne devrait pas être trop difficile ils pullulent. Pour cela munissez vous d'un pingouin pour l'appâter et d'un solide gourdin pour l'assommer. Une fois en possession du bestiau il suffira de le ficeler devant Windows 2000 et d'attendre pour voir qui le premier des deux va rebooter sauvagement. Je ne me risquerai pas trop à pronostiquer qui disjonctera le premier, mais rien ne vous empêchera de convier vos voisins pour faire des paris, ça sera peut-être moins raffiné qu'une soirée Trivial Pursuit mais tout aussi amusant et bien moins convenu. 
Quant au reste de la dialectique marketing de Microsoft, la permanence du grotesque dans le propos aurait de quoi désespérer l'anachorète stylite le plus convaincu de l'inanité de la parole. Windows 2000 sera plus, plus mieux, plus plug & play, plus facile, plus ActiveTruc plus DirectChose, plus fiable, plus stable, plus robuste. Ce qui incidemment revient à avouer avec une rafraîchissante candeur que les précédentes moutures étaient moins fiables, moins stables, moins robustes. On devrait peut-être leur dire que c'est un fait qui n'avait pas échappé au dernier des benêts bouché à l'émeri. 
Ce discours je me souviens l'avoir lu presque mot pour mot lors des battages médiatiques annonçant aux foules ébaubies la venue de Windows NT, de Windows 95 et de Windows 98, avec les résultats que l'on sait. Ils ne nous ont même pas épargné le coup usé jusqu'à la corde de la plate-forme minimum destinée à accueillir la petit merveille, et sur laquelle il ne viendrait même pas à un sinistré neuronal l'idée saugrenue d'installer Windows 98 + Office. On a pu le constater à maintes reprises, chez LittleMou on dissocie très soigneusement l'installation qui fait vendre une licence, du fonctionnement qui n'est qu'un épiphénomène en découlant éventuellement mais pas obligatoirement. Je n'irai pas jusqu'à affirmer là comme ça brutalement que ces braves gens se payent notre terrine, mais après réflexion ce n'est peut-être pas à écarter radicalement comme hypothèse. Enfin, ça vaut peut-être le coup de s'interroger. Des fois que. Il est aussi amusant de constater, quoique pas vraiment surprenant, car bien dans la tradition maison, que les versions serveur ne s'insèreront pas harmonieusement dans l'existant, mais que c'est l'existant qui devra se faire dans la nouveauté une place apparemment laborieuse. La notion de domaine NT est bouleversée pour laisser place à une notion de domaine qui n'est pas totalement celle d'Internet au sens DNS mais pas loin, et avec juste ce qu'il faut de flou et de sournois pour embrouiller tout le monde au premier abord. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre mais de façon confuse je dois l'admettre, ce qui semble très certainement voulu. Les administrateurs NT eux, vont se rendre compte assez rapidement que l'architecture qu'ils ont mise en place est compatible avec Windows 2000 oui mais non, un peu mais pas trop, presque mais pas tout à fait, avec des lacunes mal documentées et des limitations frustrantes qu'ils découvriront au fur et à mesure de leurs crises de nerfs et qui les amèneront tôt ou tard à baisser les bras et à migrer entièrement, ce qui est le but recherché. La mise en place d'un domaine Windows 2000 nécessite impérativement la présence d'un serveur DNS, il est d'ailleurs conseillé d'utiliser celui fourni gracieusement avec la boîboîte. Comment cela va cohabiter avec les serveurs DNS/BIND Berkeley, qui aujourd'hui représentent le standard de facto et qui sont bien souvent déjà installés, épais mystère. C 'est dommage que le dossier ne soit pas plus disert sur ce point parce que c'est là où ça devient bougrement intéressant. Je suis très certainement paranoïaque mais après tout on ne prête qu'aux riches. Il y aurait dans tout cela de sournoises manigances et autres complots de soupente que je n'en serais pas étonné outre mesure. L'adoption d'un standard par Microsoft est toujours quelque chose d'inquiétant. On commence par le modifier très légèrement, puis on le windowise insidieusement afin de lui rajouter d'indispensables "features", on le microsoftise en tapinois jusqu'à ce que tout le monde se retrouve prisonnier d'une technologie propriétaire avant d'avoir compris ce qui lui arrivait. Tout cela ressemble aux habituelles manoeuvres pour mettre une fois de plus la main sur quelque chose. Quoi ? L'avenir nous le dira sans doute assez rapidement. 
Laissons de côté le coût de la migration, que ce soit en temps, en achat de licences ou en formation, ces histoires de gros sous sont bien trop vulgaires, pas de ça entre nous voyons. Heureuses gens qui considèrent comme allant de soi le renouvellement total quasiment chaque année des matériels et logiciels. Je ne sais pas trop dans quel Magic Kingdom ils évoluent mais ce serait sympa d'en faire profiter un peu les autres, parce que dans mon coin on croise plus souvent la sorcière des restrictions que la fée de l'opulence. Après lui avoir fait débourser de coquettes sommes pour mettre le parc en conformité avec Windows 95 et 98, je me vois assez bien allant taper Edouard Kilofranc le DAF d'un ridicule million pour faire encore plus moderne. Je suis certain, qu'il va trouver cela très amusant et qu'avant de m'éjecter de son bureau comme un vulgaire pique-assiette il va me poser cette question ; et pour quoi faire de plus ? Allez donc discuter vous avec des gens aussi terre à terre. 
On retire de ce dossier la conviction profonde que tout est fait avec Windows 2000 pour que le retour en arrière de ceux qui feront le saut complet soit impossible ou du moins très douloureux à tout point de vue. A ce sujet je me permets amicalement de suggérer à ce brave Bill qui aime tant les acronymes, les WOSA par ici, les WABI par là les WDM par ailleurs et j'en oublie certainement, un petit nouveau de circonstance, le WFTDU, c'est à dire le Windows Fucked To Death User. 
En attendant tout n'est pas désespéré vous pourrez dorénavant utiliser le terme Windows 2000 à la place de piège à cons dans les dîners en ville ça choquera moins votre voisine de table. 

Machin