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Beaucoup de bruit pour
rien
C'est fait ! Vous voilà comme à peu près tout le monde, bêtement rendu
en l'an 2000. Cependant le franchissement si attendu et si médiatisé de
cette ligne mythique n'a provoqué en vous aucune impression remarquable.
Aujourd'hui encore, vous n'éprouvez toujours rien de bien particulier si ce
n'est un vague sentiment de frustration, car en toute logique vous
auriez dû ressentir, vous ne savez quoi, mais au moins un quelque chose à
la mesure du tapage fait autour du considérable événement qui consistait
à passer du 31 décembre au 1 janvier.
Certes vous avez bien eu sur le coup de minuit un moment de brève
exaltation, un peu comme celle qui vous saisit, lorsque au hasard d'un coup d'œil
sur le compteur kilométrique de votre voiture vous voyez s'afficher
33333. Une excitation aussi rapidement dissipée qu'éprouvée et pour tout
dire sans grande portée, qui vous a laissé dépité, peut-être même
inquiet, en proie aux affres corollaires de douloureuses interrogations métaphysiques
sur votre normalité ou votre conformité au milieu ambiant.
J'ai bien peur de ne pouvoir répondre à votre place à ces angoissantes
questions, mais enfin si elles ne sont motivées que par la mollesse de vos
réactions en cette circonstance particulière, il semblerait un peu prématuré
de liquider vos SICAV et votre PER, et de courir vous réfugier au fin
fond d'un ashram pour aller à la rencontre de votre moi profond
enfoui sous les scories de la société de consommation.
Vous n'avez rien ressenti parce qu'il n'y avait pas grand-chose à
ressentir. C'est généralement le cas lorsqu'on fabrique avec rien du gros
symbolique qui tache.
Rien n'a changé, le contraire aurait été étonnant et sans doute inquiétant,
et rien n'indique que quoi que ce soit changera dans un proche avenir, ou
alors en moins bien peut-être, ce qui à bien des égards relève de
l'exploit si on observe, même d'un oeil passablement distrait, le monde qui
nous entoure.
On n'avait pourtant pas lésiné sur les moyens pour, sinon terrifier, du
moins angoisser la population avec le bug de l'an 2000 que nous avions rien
que pour nous. Mais même l'ex URSS, dont on espérait un geste à la mesure
de l'état de déliquescence dans lequel elle se trouve, depuis
l'introduction massive de joie de vivre typiquement occidentale à base d'économie
de marché dispensatrice de félicités diverses, n'a pas daignée
nous gratifier d'une catastrophe quelconque.
Aucun missile à l'électronique facétieusement éprise d'indépendance,
pas le moindre Tchernobyl, rien, le bide total, pour assouvir nos phantasmes
pyrotechniques nous avons été contraints de nous rabattre sur
l'embrasement de la tour Eiffel. Un bien beau spectacle. Apparemment la
seule chose qui s'est révélée non compatible an 2000 du côté des
Russes c'est l'éponge cirrhotique qui leur tenait lieu de président.
Probablement des ennuis avec son BIOS, le Boris Internal Obnoxious System.
L'apocalypse étant remise à une date ultérieure, vous allez pouvoir faire
de la place dans votre cave et vos placards en liquidant les stocks de
sucre, d'huile, de pâtes et de conserves diverses que vous aviez constitués
dans l'hypothétique éventualité d'un réveillon quelque peu nucléarisé.
Un peu de courage ! Après tout, à raison d'un peu plus de quatre par jour,
il ne vous faudra qu'une minuscule année pour venir à bout des 1500 boîtes
de sardines à l'huile entassées dans votre baignoire. D'abord le poisson
c'est très bon pour la santé, ensuite dites vous qu'au cas fort hasardeux
où vous auriez échappé à la vitrification instantanée, ces réserves
vous auraient permis de survivre six mois de plus que les autres en
profitant bien comme il faut des radiations. Ce sont vos crétins de voisins
imprévoyants qui auraient eu l'air fin.
Le fameux bug dont on attendait tant ne fût en apparence qu'un lamentable
fiasco, ce qui est heureux. Résistons à la tentation du sarcasme facile.
On trouve ces jours ci sans trop chercher et en abondance, des ricaneurs de
la dernière heure et des vertueux indignés poussant du haut de leur éditoriaux
des cris d'orfraie, prenant de grands airs outragés pour hurler à la
manipulation éhontée. On peut supposer que les mêmes n'auraient pas eu de
mots assez durs pour fustiger les fameux " pouvoirs publics " au
cas où tout serait parti en quenouille.
Que d'aigreur ! Alors que l'explication de tout cela est d'une lumineuse
simplicité et se fonde sur une observation impartiale. Au vu du nombre de
correctifs qu'il a fallu appliquer pour que des matériels et
des logiciels datant d'à peine deux ans, consentent à passer la
Saint-Sylvestre sans se disloquer horriblement, on en arrive tout
naturellement à la conclusion que l'an 2000 était un imprévisible événement,
ayant traîtreusement pris par surprise toute l'industrie informatique. Et
voilà ! Ce n'est pas plus compliqué, et il ne faut pas chercher plus
loin, parce que sinon il faudrait envisager que l'on nous vende n'importe
quoi et ça ce n'est vraiment pas possible. Ça se saurait voyons.
Il s'est même trouvé des Fouquier-Tinville de circonstance pour montrer du
doigt les sociétés de service et les fameux consultants, qui auraient
selon eux, lâchement profité de la situation pour faire de l'argent. Comme
si de telles horreurs étaient possibles.
Mais voilà que pour l'heure, tous les braves gens qui il y a peu encore
n'en pouvaient plus d'encenser la nouvelle révolution industrielle, et de
se pâmer devant la réussite boursières des nouveaux maîtres
communicants, tous les thuriféraires du cyber à toutes les sauces, en sont
réduits à se poser une grave question que l'on pourrait résumer de façon
assez triviale de la sorte, " Est-ce que par hasard l'industrie
informatique dans son ensemble ne se foutrait pas un peu de notre gueule ?
".
Il est dommage qu'ils n'aient point fait plus tôt étalage d'un tel sens
critique mais disons pour faire court, oui. Ajoutons qu'il n'y a pas de
raison pour que ça change vu que dans trois semaines tout le monde sera
passé à autre chose ; un championnat plus ou moins mondial d'hirsutes en
short ou le 2173 ième concert d'adieux de Céline Dion.
Comme avant et à raison d'un nouveau modèle par mois, les fabricants de
matériel mettront sur le marché des machines démodées le jour même
de leur sortie. Comme avant les applications persisteront à effectuer des
opérations non conformes et nous continuerons à supporter des ordinateurs
des comportement que l'on ne tolérerait même pas cinq minutes s'ils
provenaient d'un lave-vaisselle. Et comme toujours, tant que les décideurs
et autres managers poseront au sujet de leur informatique la question
" Combien ça coûte ? " à la place de " A quoi ça sert ?
", les consultants auront encore de beaux jours devant eux.
Mais c'est juré on ne nous fera plus le coup, en 3000 la vigilance sera de
mise. Que disait déjà Shakespeare qui a tant dit ? Ah oui, beaucoup de
bruit pour rien.
Machin
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