L'entreprenaute

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais ces jours ci les mutations génétiques s'accélèrent à un rythme que l'on  qualifierait d'inquiétant si l'on n'avait peur de passer pour horriblement rétrograde. Car enfin, alors qu'il aura fallu des dizaines de milliers d'années pour produire un spécimen d'humanité aussi abouti que peut l'être l'exterminateur rougeaud et dissident de volatiles diversement migrateurs et dont la variété indigène nous fait particulièrement honneur, il n'aura nécessité que quelques mois pour qu'apparaisse sous nos yeux ébahis, fascinés, une espèce totalement nouvelle, il s'agit de  l'entreprenaute. Oui je sais moi aussi, tout comme vous, j'ignorais  la semaine dernière son existence, mais les journaux sont formels, il existe.
Effectivement, pour exister il existe. Le lecteur moyennement sagace l'aura compris d'emblée en déchiffrant  ce brillant néologisme, contraction d'entrepreneur et d'internaute, il est indissociable de ce que l'on appelle la start-up, qui  forme en quelque sorte son biotope. A ce sujet il se pose d'ailleurs un problème dit de la poule et de l'oeuf tout à fait fascinant, et sur lequel je vous promets de me pencher  dès que j'aurais remis la main sur un flacon d'aspirine,
l'entreprenaute est-il un produit dérivé de la start-up ou bien est-ce le contraire ? Difficile de savoir qui a commencé avec ces générations spontanées.

Trêve de métaphysique de prisu, on ne va pas voler son travail à Jacques Attali. La start-up est, au cas fort peu probable où vous l'ignoreriez, une petite entreprise issue de et portée par la vague internet. Généralement fondée par un quarteron de sémillants prépubères élevés à la pizza hut et tombés tout petits dans leur console vidéo. Qu'ils soient passés du jeu de baston plus ou moins galactique à l'ordinateur n'a en soi rien d'étonnant, la pratique quotidienne d'une célèbre interface à fenêtres, et peut-être même de l'informatique dans son ensemble, présente nombre de ressemblances avec tous les shoot 'em up possibles, il faut arriver à survivre dans un environnement hostile peuplé de créatures féroces, et les ennuis surgissent généralement par rafales au moment où l'on s'y attend le moins. Alors si votre petit neveu manifeste de précoces dispositions pour l'éradication systématique de tas de gélatines gluants à tentacules verruqueux, armés de mauvaises intentions autant que de désintégrateurs photoniques, ne lui laissez pas gâcher ses dons en pure perte, faites en un  entreprenaute et débarrassez vous de  vos SICAV, la start-up est d'un meilleur rapport.

Qu'est-ce que l'entreprenaute ? Vous demandez-vous avec angoisse, mais si, ne vous en défendez pas, je le vois bien. Cas unique dans les habitudes de cette grosse feignasse de nature qui le plus souvent se contente de bricoler de la nouveauté au hasard de l'ancien qui lui tombe sous la main, elle a choisi pour une fois de faire du vieux avec du neuf. Car ne vous y trompez pas, sous de fallacieuses apparences de jeunesse, l'entreprenaute est déjà  tout vieux en dedans, ce que confirme sa ressemblance frappante avec le militant ordinaire de Démocratie Libérale, ainsi que son discours orienté à la bourse qui ferait bailler d'ennui Jean-Pierre Gaillard en personne.

A peu près aussi politisé qu'un pot de yaourt au bifidus il ferait par comparaison passer ce bon monsieur DSK pour un abominable collectiviste, égorgeur de capitalistes au couteau serré entre les dents. C'est dire.
Il ne veut pas changer le monde, ce dont on ne peut lui faire grief, les tentatives précédentes n'ayant pas obtenu le centième des effets escomptés quand elles n'ont pas dégénérées en totale panouille , il veut simplement sa part du gâteau. 
Pour bien mordre à pleine dents le gros gâteau dégoulinant de pognon qui passe à portée de ses juvéniles mais robustes mâchoires, il a monté une épicerie, ou un portail truffé de panneaux publicitaires. Grâce à lui, cet acte dépourvu de tout glamour qui consiste à se ravitailler en couches-culottes va désormais se transformer par là grâce du virtuel en un geste furieusement hype et terriblement dans le move de la tendance, ou l'inverse, mais en tout cas connoté high-tech, c'est sûr.
On se demande d'ailleurs si l'entreprenaute  ne serait pas tout bonnement une synthèse assez réussie de Jean-Claude Decaux dans sa version mobilier urbain, de l'affichage Giraudy et d'Edouard Leclerc.
Tous ceux qui sont dotés d'une mémoire légèrement plus rémanente que celle du protozoaire flagellé trouveront d'étranges similitudes avec les articles qu'on leur consacre, où le dithyrambe trémulant dans lequel affleure la vénération canine se dispute en un corps à corps farouche avec l'enthousiasme le plus béat et l'absolu manque de sens critique, et tout ce qui a pu être écrit autrefois au sujet du golden boy reaganomique. Ce fleuron des années frics si vilipendées aujourd'hui. Mais ils auront tort, bien évidemment, et  seront simplement  victimes d'une illusion causée par leur mauvais esprit.
Quoique le lancer de petit prodige, soit comme le base-ball un sport typiquement américain, se pratiquant les jours de krach boursier au travers des fenêtres de gratte-ciel New-Yorkais, avec le monde globalement mondial que l'on a de nos jours à portée de la main, évitez de passer trop souvent dans les parages des start-up. Si la bulle spéculative qui les emmène au septième ciel venait à crever un jour, il serait idiot en plus de se prendre un entreprenaute sur le coin de la tronche, car même allégé d'une extravagante capitalisation boursière cela ne l'aiderait pas à planer pour autant.

MachiN